Les choix budgétaires du gouvernement du Sénégal se heurtent aujourd’hui à une réalité implacable : la dette publique, dont l’encours atteint désormais 23 666,8 milliards de francs CFA à la fin 2024, représente 118,8 % du PIB. Une situation qui interroge la capacité de l’État à honorer ses engagements financiers tout en assurant le financement des services publics essentiels. Face à ce constat, les stratégies de refinancement ou de consolidation budgétaire, pourtant présentées comme des solutions provisoires, révèlent leurs limites et risquent d’aggraver la crise à moyen terme.
Une dette publique aux proportions alarmantes
Le rapport commandé en 2025 par les autorités sénégalaises et rendu public en juillet 2026 dresse un tableau préoccupant : le service de la dette, incluant principal, intérêts et commissions, absorbe la totalité des recettes fiscales. En 2025, par exemple, ce service a englouti 4 357,5 milliards de francs CFA, dont 3 269,4 milliards pour le remboursement du capital et 1 088,1 milliards pour les intérêts. Une tendance qui se confirme en 2026, où le service de la dette prévisionnel atteint 5 498 milliards de francs CFA, contre 5 384,8 milliards de recettes fiscales attendues.
Cette situation place le Sénégal dans une impasse budgétaire : chaque franc de dépenses supplémentaires, qu’il s’agisse de fonctionnement ou d’investissement, ne peut être financé que par un nouvel endettement. Sans cette mécanique, l’État serait dans l’incapacité de rembourser ses dettes échues. Une équation insoluble à court terme, où chaque solution envisagée semble se retourner contre les objectifs initiaux.
Le plan de redressement économique et social : des objectifs irréalistes ?
Pour inverser cette dynamique, le gouvernement a lancé en août 2025 le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), ambitionnant de générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires d’ici 2028. Ce plan mise notamment sur le recyclage des actifs fonciers de l’État, avec un objectif de 1 091 milliards de francs CFA à collecter. Pourtant, les résultats enregistrés au premier trimestre 2026 ne laissent présager qu’un maigre 54,2 milliards de francs CFA, un chiffre bien en deçà des attentes.
Les experts soulignent les limites structurelles de cette approche. Le potentiel fiscal du Sénégal, estimé à 25,3 % du PIB, reste largement inexploité. Avec un taux de pression fiscale effectif de 18,9 % en 2025, le pays doit combler un écart de 6 % dans les trois à six prochaines années. Une progression de 7 % des recettes fiscales entre 2023 et 2025, dans un contexte de croissance économique atone (3,3 % en 2023, 2,2 % en 2024), illustre la difficulté à concilier ambition fiscale et réalités économiques.
Un service de la dette insoutenable à moyen terme
Le défi est d’autant plus complexe que le service de la dette des prochaines années dépasse largement les recettes fiscales projetées. Pour 2025, il représente déjà 106,6 % des recettes fiscales. En 2026, le besoin de financement s’élève à 6 075,3 milliards de francs CFA, soit un montant supérieur à la dette remboursée, intérêts compris. Cette situation force l’État à se tourner vers des solutions d’urgence, comme le refinancement, mais à quel prix ?
Le refinancement : une solution illusoire ?
Depuis 2024, le Sénégal a massivement recours au marché régional de l’UEMOA pour couvrir ses besoins de financement. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés, soit quatre fois plus qu’en 2024. Pourtant, cette stratégie présente des risques majeurs. Les taux de rendement des nouvelles obligations émises ont grimpé entre 6 % et 8 % en 2026, contre 3,9 % pour la dette existante. De plus, la maturité moyenne des nouveaux emprunts est en baisse, passant de 8,7 ans pour la dette extérieure à seulement 3,6 ans pour la dette domestique.
Ces conditions alourdissent le coût global de la dette et aggravent sa dynamique. En 2025, l’encours de la dette a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, tandis que le ratio dette/PIB s’améliore à 112 %, mais uniquement grâce à la croissance tirée par les hydrocarbures. Sans cette manne, le ratio aurait frôlé les 124 %. Une amélioration en trompe-l’œil, qui masque une réalité bien plus sombre : le refinancement actuel ne fait que reporter la crise sans la résoudre.
Une dynamique de la dette hors de contrôle
Trois indicateurs clés permettent d’évaluer la santé de la dette publique : le taux d’intérêt apparent, le taux de croissance du PIB et le solde primaire. En 2025, le solde primaire effectif était négatif à – 401,7 milliards de francs CFA, soit – 1,8 % du PIB. Le taux d’intérêt apparent de la dette (4,59 %) dépasse de 2,4 points le taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %). Pour stabiliser la dette à son niveau de 2024, il aurait fallu un solde primaire stabilisant de + 2,7 % du PIB, un objectif hors de portée avec les mécanismes actuels.
Les prévisions pour 2026 ne sont guère plus encourageantes. Le solde primaire prévu est de – 246 milliards de francs CFA, tandis que le taux d’intérêt apparent devrait atteindre 4,79 %. Même avec une croissance revue à la hausse à 3,2 %, le solde primaire stabilisant reste supérieur au solde primaire effectif, augurant d’un effet boule de neige sur la dette.
Vers une renégociation inévitable ?
Face à cette impasse, les autorités sénégalaises ont créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de l’endettement. Une réforme institutionnelle nécessaire, mais insuffisante. Pour sortir de la crise, le pragmatisme économique exige une renégociation des conditions de la dette avec les créanciers, qu’ils soient multilatéraux, bilatéraux ou commerciaux. Cela pourrait passer par un allongement des échéances, une réduction des taux d’intérêt, voire une décote nominale sur certains encours.
Reporter ces décisions reviendrait à aggraver les coûts budgétaires et économiques. Le refinancement actuel, en excluant les acteurs privés du marché financier domestique et en réduisant l’investissement public, étouffe la croissance et hypothèque l’avenir. Dans ce contexte, une approche idéologique ne doit pas primer sur les impératifs financiers : l’inéluctable devra tôt ou tard être affronté.