Une scène choquante a marqué l’actualité politique en République démocratique du Congo. Lors d’une séance plénière à l’Assemblée nationale, un responsable parlementaire a tenu des propos dégradants envers une députée, réduisant ses interventions à une simple question d’apparence physique. Ces mots, relayés massivement sur les réseaux sociaux, ont relancé le débat sur la place des femmes dans les institutions congolaises.
Dans une vidéo largement diffusée, on aperçoit Micheline Mpundu, députée nationale, terminant la lecture de sa motion d’information avant de quitter l’estrade. Christophe Mboso, alors deuxième vice-président et président de séance, commente publiquement son physique en ces termes : « Merci collègue, elle est très belle… hein. » Puis, après un échange en lingala où il invite l’assistance à « regarder par eux-mêmes », il mime avec ses mains les courbes de la députée en ajoutant : « Dieu l’a créée » et « ce sont les biens d’un autre ». Rires et applaudissements ont accompagné ces propos dans l’hémicycle, comme si cette violence verbale était anodine.
Ce n’est qu’après des réactions indignées, venues de divers horizons politiques et de la société civile, ainsi qu’une pression hiérarchique interne, que le député Mboso a présenté des excuses, plusieurs jours plus tard. Aucune mesure disciplinaire n’a été prise à son encontre.
Cette affaire soulève une question cruciale : quand les parlements africains, et plus particulièrement l’Assemblée congolaise, cesseront-ils d’être des espaces hostiles aux femmes qu’ils sont censés représenter ?
Un phénomène structurel bien plus large que la RDC
Les violences sexistes en politique ne se limitent pas à un incident isolé en République démocratique du Congo. Elles s’inscrivent dans un schéma plus large, documenté à travers le continent africain. Depuis des années, des scènes similaires ont été observées dans plusieurs parlements, révélant une réalité profondément ancrée.
Les femmes ont massivement investi les hémicycles africains depuis les années 1990, profitant des vagues de démocratisation. Leur nombre a triplé entre 1990 et 2010, laissant espérer une transformation des institutions. Pourtant, cette présence a souvent été perçue comme une menace par les systèmes en place, déclenchant des résistances systémiques.
L’Union interparlementaire, qui regroupe des parlementaires du monde entier, a mené en 2016 une enquête auprès de 39 pays. Résultat : plus de 65,5 % des élues interrogées déclarent avoir subi des agressions verbales ou des insultes répétées durant leur mandat. Ces chiffres alarmants illustrent l’ampleur du problème.
Le sexisme ne s’arrête pas aux portes des assemblées. Il s’y immisce, s’y installe, et parfois s’y affiche publiquement, comme en témoigne la récente affaire congolaise. Les femmes parlementaires ne sont pas jugées sur leurs compétences politiques, mais bien souvent sur leur apparence, leur statut marital ou leur conformité aux stéréotypes traditionnels. Leur légitimité est constamment remise en question, y compris dans les médias.
Une étude conjointe de l’Union interparlementaire et de l’Union parlementaire africaine, réalisée en novembre 2021, confirme la persistance de cette réalité. Malgré les progrès en matière de représentation féminine, les parlements africains peinent à garantir une pleine inclusion des femmes dans les processus décisionnels.
Quand le sexisme s’affiche au grand jour
Les applaudissements qui ont accompagné les propos de Mboso ne sont pas anodins. Ils révèlent une culture institutionnelle qui tolère et normalise ces comportements. Comme l’explique la philosophe Kate Manne, ces actes s’inscrivent dans un mécanisme de contrôle visant à maintenir les femmes en position de subordination, même dans des espaces démocratiques.
Des gestes, des mots, des rires suffisent à rappeler aux élues qu’elles restent, aux yeux de certains collègues, des corps avant d’être des législatrices. Cette violence sémiotique, selon la spécialiste Mona Lena Krook, rappelle que les femmes parlementaires sont souvent perçues comme des intruses dans un monde dominé par les hommes.
La colonialité du genre, concept développé par la féministe María Lugones, éclaire cette contradiction. Malgré des constitutions et des lois garantissant l’égalité, les femmes restent soumises à des systèmes patriarcaux qui les réduisent à des rôles stéréotypés. Elles ont des droits égaux sur le papier, mais inégaux dans la pratique.
D’autres cas emblématiques en Afrique
Cette réalité n’est pas exclusive à la République démocratique du Congo. Plusieurs pays africains ont été confrontés à des scènes similaires. Au Sénégal, en 2022, la députée Amy Ndiaye, enceinte, a été giflée et frappée au ventre en plein hémicycle, sous les caméras. En 2025, au Nigeria, la sénatrice Natasha Akpoti-Uduagha a été suspendue non pas pour une faute professionnelle, mais pour avoir dénoncé le harcèlement sexuel dont elle était victime de la part du président du Sénat.
Ces exemples montrent que si les parlements africains tolèrent la présence des femmes, leur dignité reste souvent bafouée. Ces incidents révèlent une culture institutionnelle qui refuse de reconnaître pleinement leur légitimité.
Les cas congolais qui illustrent l’impunité
En République démocratique du Congo, d’autres affaires ont marqué les esprits. En avril 2020, l’ancien président du Sénat, Thambwe Mwamba, a publiquement humilié une sénatrice en l’accusant de lui avoir fait des avances pour obtenir un poste. Cette scène, diffusée sur les médias nationaux, a provoqué un tollé dans l’hémicycle. En juillet 2021, lors d’un débat constitutionnel, le député Nsingi Pululu a interrompu la députée Christelle Vuanga en lui lançant simplement : « Vous êtes une femme », sous-entendant que sa parole n’avait pas de valeur.
L’affaire Mboso ne surprend donc pas dans ce contexte. La RDC a ratifié des conventions internationales, adopté des lois et signé des engagements pour lutter contre les violences faites aux femmes. Pourtant, dans les hémicycles, rien n’a changé. L’écart entre les textes et la pratique persiste, et ces comportements restent impunis.
En 2026, les femmes représentent près de 51 % de la population congolaise, mais seulement 13 % des sièges à l’Assemblée nationale. Leur sous-représentation ne justifie en rien la tolérance envers le sexisme qui les vise.
Vers une prise de conscience nécessaire
Les propos de Mboso rappellent une phrase célèbre de Simone de Beauvoir : en 1949, elle décrivait les femmes comme « les autres ». En 2026, cette altérité persiste au Parlement congolais. Les députées y sont encore réduites à leur apparence plutôt qu’à leurs contributions politiques.
Ces incidents révèlent que le système patriarcal mine la démocratie de l’intérieur. Tant que les comportements sexistes resteront sans conséquence, comme en témoignent les applaudissements de l’hémicycle sans sanction envers Mboso, le Parlement congolais restera un lieu misogyne. Pourtant, il est censé représenter toutes les Congolaises.
D’autres institutions ont montré qu’il était possible d’agir. Des campagnes comme #NotTheCost (NDI) ou #NotInMyParliament (Parlement européen) prouvent qu’un changement culturel est envisageable grâce à des sanctions concrètes et une meilleure protection des victimes. La RDC dispose de lois ambitieuses, comme le projet sur les violences faites aux femmes examiné au Sénat en octobre 2025. Mais une loi sans application reste un vœu pieux. Le silence n’est plus une option. Ne pas sanctionner Mboso envoie un message clair aux femmes congolaises : le sexisme est toléré, même au plus haut niveau de l’État.