Un scandale diplomatique et une corruption d’État
Une affaire de corruption de grande ampleur secoue le Niger, entraînant des répercussions diplomatiques jusqu’en Europe. Le ministère espagnol des Affaires étrangères a mis fin aux fonctions de son consul à Niamey, une décision directement liée à la découverte d’un vaste réseau de trafic de visas Schengen. Ce scandale met en lumière des pratiques de corruption organisée qui impliqueraient l’entourage proche du général Mohamed Toumba, figure de premier plan du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Face à cette crise qui contredit les engagements de la junte en matière de bonne gouvernance, le mutisme du chef de la transition, le général Abdourahamane Tiani, soulève de nombreuses interrogations sur la politique au Niger.
Le consul espagnol, première victime du scandale
La sanction de Madrid n’a pas tardé. Le consul d’Espagne en poste au Niger a été démis de ses fonctions. Bien que la diplomatie espagnole observe une grande discrétion sur ses mouvements internes, des sources sécuritaires à Niamey établissent un lien direct entre ce renvoi et le scandale des visas qui agite la capitale nigérienne. Le diplomate est soupçonné d’avoir joué un rôle, actif ou passif, dans l’approbation de dossiers de demande de visas Schengen en dehors de toute procédure légale. Cette décision radicale de l’Espagne constitue un camouflet pour la représentation consulaire à Niamey et confirme la portée internationale de cette filière illégale qui bénéficiait de complicités au sein même des missions diplomatiques européennes.
Un système de corruption orchestré au sommet de la junte
Cette affaire diplomatique révèle une facette bien plus inquiétante pour les nouvelles autorités nigériennes : la présence d’une corruption systémique au cœur de l’État. L’enquête minutieuse de la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE) a démontré que ce trafic n’était pas l’œuvre de simples intermédiaires, mais une véritable entreprise criminelle orchestrée depuis les plus hautes sphères du pouvoir. L’épouse du général de brigade Mohamed Toumba, ministre de l’Intérieur et numéro trois du CNSP, est au cœur du dispositif. Usant de l’influence de son mari, elle aurait mis sur pied un système parallèle permettant d’obtenir un visa ou un titre de séjour contre la somme exorbitante de 2,5 millions de francs CFA, soit près de 3 800 euros. Un tarif destiné à une clientèle fortunée de commerçants et de candidats à l’émigration, transformant un privilège d’État en une source de revenus illicites pour la nouvelle élite au pouvoir.
La DGDSE à la manœuvre et les rivalités internes exposées
Le démantèlement de ce réseau est le fruit du travail du contre-espionnage nigérien, dirigé par le lieutenant-colonel Souleymane Balla Arabé. En interceptant des communications et en réunissant des preuves accablantes contre l’entourage du ministre de l’Intérieur, la DGDSE a mis à mal l’image d’unité que le CNSP tente de projeter. Cette action des services de renseignement place le général Toumba dans une position très délicate, révélant les profondes rivalités qui traversent la junte. Pour le ministre censé garantir la sécurité et l’intégrité de l’État, voir son nom mêlé à une affaire de criminalité organisée affecte sérieusement sa crédibilité.
Le silence assourdissant du général Tiani
Alors que le scandale s’internationalise avec le renvoi du consul espagnol, l’absence de réaction du chef de l’État, le général Abdourahamane Tiani, est particulièrement remarquée. À ce jour, aucune communication officielle n’a été faite, et aucune mesure n’a été prise à l’encontre du général Toumba ou de ses proches. Ce silence est interprété à Niamey comme une décision politique délibérée, voire une forme de complicité passive. La junte, arrivée au pouvoir le 26 juillet 2023 en promettant de rompre avec les pratiques de l’ancien régime et de combattre l’impunité, se retrouve face à ses propres contradictions. En évitant de sanctionner le numéro trois du régime, le général Tiani risque de saper la crédibilité même de la transition.
L’affaire des visas espagnols constitue un moment charnière pour l’actualité au Niger. Elle expose le paradoxe d’un régime qui critique l’Occident mais dont les membres cherchent à s’enrichir grâce à l’accès à l’espace Schengen. Si Madrid a pris ses responsabilités, la question demeure : le général Tiani aura-t-il le courage politique d’assainir son propre camp, ou la préservation des alliances au sein de la junte prévaudra-t-elle sur la promesse de justice faite aux Nigériens ?