Sous le régime Tiani, l’exclusion des Mohamid révèle les failles d’un état en crise
Derrière les haut-parleurs : une directive radio qui ébranle les fondements de la citoyenneté
Ce n’est pas une rumeur, ni une menace diffuse, mais un message diffusé sur les ondes de la radio nationale le 7 octobre 2026. Signé par le ministère de l’Intérieur, de la Sécurité publique et de l’Administration du territoire, ce texte, destiné aux autorités locales de Zinder et de Diffa, marque un tournant dans la politique nigérienne. Pour la première fois depuis l’avènement du général Abdourahamane Tiani, une communauté entière, les Mohamid, se voit privée de droits fondamentaux au nom d’une sécurité nationale à géométrie variable. Écoles fermées, forages scellés, soins suspendus, documents administratifs en sursis : l’État nigérien franchit un cap dangereux, où la souveraineté se mesure au mépris des principes les plus élémentaires.
Quand l’administration se transforme en machine à exclure : le détail des mesures controversées
Le texte officiel, rendu public et déjà partiellement appliqué, ne laisse place à aucune ambiguïté. Aux gouverneurs des régions de Zinder et de Diffa, l’administration ordonne sans détour : fermeture des écoles et des forages utilisés par les Mohamid, réaffectation immédiate des enseignants en poste dans ces établissements, suspension des subventions collectives pour les soins de santé, et surtout, arrêt de la délivrance — voire retrait — des documents d’état civil. Passeports, cartes nationales d’identité, actes de naissance : autant de papiers désormais menacés, réduits au rang de privilèges arbitraires plutôt que de droits inaliénables. Les forces de défense et de sécurité sont explicitement appelées à soutenir cette politique, qui frise la sanction collective.
L’école, l’eau, la santé : des droits devenus otages d’une logique sécuritaire
L’impact de ces mesures dépasse largement le cadre administratif. Dans une région sahélienne où l’accès à l’eau potable conditionne la survie des familles et du bétail, la fermeture des forages plonge des centaines de personnes dans une précarité immédiate. Les écoles, privées de leur personnel enseignant, voient leurs portes se fermer, privant des générations d’enfants d’un avenir. Quant aux soins de santé, leur financement collectif suspendu, les ménages les plus démunis se retrouvent sans filet face à l’épidémie ou à la maladie. Mais le coup le plus dur porte sans doute sur les documents administratifs : sans carte d’identité, impossible de circuler, de travailler légalement, ou même de scolariser ses enfants. L’État nigérien, en privant les Mohamid de ces outils, les condamne à une invisibilité administrative, alimentant un cycle de marginalisation dont il sera difficile de sortir.
La discrimination administrative : quand l’État confond sécurité et exclusion
Une administration peut-elle sanctionner une communauté entière au motif que certains de ses membres seraient impliqués dans des activités illégales ? La question n’est pas seulement éthique, elle est juridique. Les preuves d’infractions commises par des individus doivent être établies dans le cadre d’une procédure judiciaire, et non transformées en prétexte pour priver une population entière de ses droits. Or, la fermeture d’infrastructures publiques et la restriction de services essentiels ne reposent sur aucune base légale individualisée. Elles instaurent une culpabilité collective, où l’appartenance ethnique ou communautaire suffit à justifier des restrictions. Cette approche, si elle se généralisait, menacerait les fondements mêmes de l’État de droit et de la cohésion nationale.
Sécurité nationale vs droits humains : peut-on justifier l’arbitraire au nom de la lutte antiterroriste ?
Le Niger, comme plusieurs pays de la région, fait face à une menace terroriste persistante, notamment dans l’est du pays, où les régions de Diffa et Zinder sont particulièrement exposées. Les autorités martèlent que ces mesures visent à protéger la nation. Pourtant, rien ne prouve que les Mohamid, en tant que communauté, représentent une menace collective. La responsabilité pénale est individuelle, et la lutte contre l’insécurité ne saurait légitimer des décisions qui frappent indistinctement des innocents. Si des individus sont impliqués dans des activités criminelles, c’est à la justice de les identifier et de les sanctionner, dans le respect des procédures légales. Le recours à des mesures collectives, sans preuve ni recours, relève d’un abus de pouvoir qui rappelle les dérives autoritaires les plus préoccupantes.
Un régime en mutation : lorsque les restrictions s’étendent au-delà des communautés ciblées
Depuis le coup d’État de 2023 ayant porté le général Tiani au pouvoir, le Niger traverse une période de profondes remises en question institutionnelles. Les restrictions des libertés publiques se multiplient : dissolution des partis politiques, répression des associations de la société civile, censure de la presse, détentions arbitraires. Ces mesures, souvent justifiées par un discours sécuritaire, s’accompagnent d’une érosion progressive des contre-pouvoirs et des garanties démocratiques. La décision visant les Mohamid s’inscrit dans cette dynamique, où l’administration semble disposer d’un pouvoir sans limites sur les droits des citoyens. Si cette directive ne peut être attribuée directement au chef de l’État, elle reflète une vision de l’autorité où la souveraineté prime sur la légalité et l’égalité.
L’enjeu des nationalités sous surveillance : quand la loi devient une arme politique
Les récentes mesures de déchéance provisoire de nationalité visant des opposants politiques exilés illustrent une autre facette de cette politique où le droit est instrumentalisé. Depuis 2024, ce sont 25 personnalités qui se voient privées de leur nationalité sans garanties procédurales suffisantes, risquant de les plonger dans une situation d’apatridie. Ces décisions, bien que distinctes de celles frappant les Mohamid, partagent un même désaveu des principes fondamentaux : l’État de droit, le droit à la nationalité, et la dignité humaine. Elles soulèvent une question cruciale : jusqu’où un régime peut-il étendre son pouvoir pour contrôler ses citoyens, au risque de sacrifier les fondements mêmes de la citoyenneté ?
Conséquences humaines et économiques : le coût réel d’une politique d’exclusion
Les répercussions de ces mesures dépassent le cadre symbolique pour s’ancrer dans le quotidien des Nigériens. La communauté Mohamid, active dans les secteurs du commerce, du transport et de l’élevage, contribue à la vie économique locale. La fermeture d’écoles prive les enfants d’éducation, privant la région d’un capital humain essentiel. La restriction de l’accès à l’eau menace les activités pastorales, pilier de l’économie sahélienne. Les obstacles à l’accès aux soins alourdissent la charge des familles, déjà fragilisées par des années de crises. Enfin, la remise en cause des documents administratifs fragilise des vies entières, rendant impossible l’exercice des droits les plus basiques. L’État nigérien, en ciblant les Mohamid, se prive donc non seulement de leur potentiel économique, mais aussi de la stabilité sociale que leur inclusion aurait pu garantir.
Vers un réexamen des mesures ? Les pistes pour une sortie de crise
Face à cette situation, les autorités nigériennes se trouvent devant un dilemme : maintenir une politique d’exclusion qui risque de saper la cohésion nationale, ou engager un réexamen des mesures pour en limiter les dégâts. Plusieurs pistes pourraient être envisagées pour atténuer les conséquences de ces décisions. D’abord, garantir la continuité de l’accès à l’école, à l’eau et aux soins, en s’assurant que les infrastructures essentielles restent opérationnelles, quel que soit le bénéficiaire. Ensuite, suspendre toute mesure de retrait collectif de documents administratifs, et ne procéder à des annulations qu’après une procédure légale individualisée, respectant le droit à la défense. Enfin, mettre en place une enquête indépendante pour établir les responsabilités de l’application de la directive, évaluer ses conséquences humaines, et formuler des recommandations pour éviter de telles dérives à l’avenir.
Une question de principe : l’État de droit peut-il survivre à l’arbitraire ?
Le Niger, comme tout État souverain, a le droit et le devoir de protéger ses citoyens contre les menaces extérieures et intérieures. Mais cette mission ne saurait justifier l’abandon des principes qui fondent sa légitimité : l’égalité devant la loi, le respect des droits fondamentaux, et la protection des populations les plus vulnérables. La politique d’exclusion envers les Mohamid n’est pas un simple dysfonctionnement administratif. C’est un test pour l’État nigérien : peut-il concilier sécurité et justice, autorité et légalité ? La réponse à cette question déterminera non seulement le sort de la communauté Mohamid, mais aussi l’avenir démocratique du pays. Une communauté ne devrait jamais être condamnée pour les actes de quelques-uns. Et un État qui sacrifie ses principes au nom de la sécurité perd bien plus que des droits : il perd sa crédibilité.


