Le récent remaniement gouvernemental et le départ d’Ousmane Sonko de la Primature ont ouvert une période de profonds bouleversements politiques au Sénégal.
Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en 2024, le parti Pastef-Les Patriotes est confronté à des défis majeurs. Cette crise se manifeste par des départs de cadres importants, des divergences stratégiques entre le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et le président du parti, Ousmane Sonko, ainsi que par l’annonce imminente de la création d’une nouvelle formation politique autour du chef de l’État sénégalais.
Bien que cette situation puisse suggérer un affaiblissement du Pastef, une analyse politique plus nuancée s’impose. La réalité première est l’érosion au sein des élites dirigeantes. Plusieurs ministres, conseillers, directeurs généraux, députés et membres du Bureau politique national ont choisi de soutenir le président Diomaye Faye plutôt que de suivre la ligne du président du parti.
Ce phénomène illustre les tensions classiques en science politique entre la légitimité légale-rationnelle, qui découle de l’exercice du pouvoir institutionnel, et la légitimité charismatique, fondée sur la figure exceptionnelle d’un leader. Depuis son élection à la magistrature suprême, Bassirou Diomaye Faye tire son autorité de la Constitution et de sa fonction présidentielle au Sénégal.
À l’opposé, Ousmane Sonko maintient son influence grâce à une relation charismatique bâtie avec les militants sur plus d’une décennie. Les responsables dissidents justifient leur choix en affirmant que le président Diomaye Faye incarne désormais le véritable dépositaire du « Projet » politique du Pastef. Certains critiquent même une personnalisation excessive du parti autour d’Ousmane Sonko, évoquant un fonctionnement messianique, un déficit de démocratie interne et une concentration de l’autorité autour du « boss », le président du parti. Selon cette perspective, la fidélité au Projet prévaudrait sur la fidélité à une personne.
Cependant, cette interprétation est confrontée à une autre réalité politique : les départs concernent principalement des détenteurs de fonctions publiques plutôt que les structures militantes de base du parti. Un grand nombre de ceux qui rallient le futur parti présidentiel sont des cadres administratifs ou des personnalités ayant acquis leur visibilité politique grâce au Pastef et, plus spécifiquement, grâce à Ousmane Sonko.
L’ancrage électoral des dissidents en question
Pour une large part de l’opinion publique sénégalaise, ces figures restent des « objets politiques non identifiés » (OPNI), dont la notoriété politique dépend fortement du leadership de Sonko. Rares sont ceux qui possèdent un véritable ancrage local ou une base électorale autonome comparable à celle des grandes figures politiques du Sénégal. Leur capital politique semble davantage institutionnel qu’électoral. Cette distinction entre capital institutionnel et capital militant est cruciale. Les dissidents occupent aujourd’hui des postes de pouvoir parce qu’ils participent à la gouvernance de l’État.
En revanche, le Pastef reste avant tout un mouvement de masse, soutenu par des milliers de militants qui contribuent financièrement par leurs cotisations et assurent sa présence dans les régions les plus reculées du Sénégal. Ainsi, la perte de quelques élites politiques ne signifie pas nécessairement une diminution de sa capacité organisationnelle. Les récents événements confirment cette analyse. Le Congrès du 6 juin, qui a renouvelé à l’unanimité la confiance en Ousmane Sonko comme président du parti, suivi de son investiture populaire le 7 juin à Dakar Arena, se sont déroulés sans les dissidents et ont pourtant dominé l’actualité politique.
De même, le lancement de la vente des cartes de membre le 4 juillet a généré une mobilisation militante significative. À cela s’ajoute la fusion d’environ soixante partis et mouvements politiques avec le Pastef juste avant le Congrès. Ces éléments démontrent une capacité de mobilisation qui va bien au-delà du cercle des responsables institutionnels. Cette résilience s’explique principalement par la nature de la légitimité charismatique d’Ousmane Sonko. Selon la typologie de Max Weber, cette forme de légitimité repose sur la croyance des partisans dans les qualités exceptionnelles d’un leader. Or, une grande partie des militants du Pastef se considère non seulement comme « pastefienne », mais aussi comme « sonkiste ».
Cette personnalisation du lien politique rappelle, dans une certaine mesure, la relation qu’entretenait Abdoulaye Wade avec une partie de l’électorat du Parti Démocratique Sénégalais (PDS). Cependant, le phénomène Sonko semble encore plus marqué : il a réussi à faire élire des maires en 2022, à propulser Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la République en 2024, puis à mener une liste qui a obtenu 130 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale. Une telle séquence électorale est sans précédent dans l’histoire politique contemporaine du Sénégal.
Quelle influence pour la dissidence au sein de la politique sénégalaise ?
Malgré tout, il serait imprudent de sous-estimer les risques que ces dissidences représentent. Toute fragmentation d’un parti majoritaire peut affecter sa cohésion, son efficacité organisationnelle et sa crédibilité gouvernementale. L’émergence d’un parti présidentiel concurrent pourrait attirer des élus désireux de conserver leur accès aux ressources de l’État, selon une logique de transhumance politique ou de ralliement au pouvoir, phénomène observé dans de nombreux systèmes politiques africains. La coexistence de deux pôles de légitimité – l’un institutionnel autour du Président de la République, l’autre partisan autour du président du Pastef – est susceptible d’alimenter des tensions durables.
Cependant, à ce stade, les faits disponibles indiquent que la dissidence touche davantage les élites que les militants. Aucun mouvement de départs massifs n’est observé au niveau des bases locales. L’identité politique forte construite par le Pastef depuis sa création, fondée sur le militantisme, le patriotisme économique et la mobilisation populaire, semble continuer à structurer les loyautés partisanes.
En conclusion, la crise actuelle révèle moins un effondrement du Pastef qu’une confrontation entre deux sources de légitimité : la légitimité légale-rationnelle du président Bassirou Diomaye Faye, ancrée dans la fonction présidentielle, et la légitimité charismatique d’Ousmane Sonko, enracinée dans une relation politique et affective avec les militants. L’avenir du parti dépendra de la capacité de chacune de ces légitimités à se traduire en une force électorale durable sur la scène politique sénégalaise.
La question cruciale est désormais la suivante : le « Joxogn » de Sonko conserve-t-il toute son efficacité politique ? En d’autres termes, Ousmane Sonko est-il toujours en mesure de faire élire des maires, des députés et, à l’avenir, un président de la République ? La réponse à cette interrogation déterminera non seulement le destin du Pastef, mais aussi la recomposition du paysage politique sénégalais pour les années à venir.