À Niamey, le paysage politique ouest-africain vient de connaître un tournant avec l’installation officielle du Parlement de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette nouvelle institution, composée de quarante-cinq députés répartis entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, marque une étape symbolique dans la construction d’une intégration régionale alternative. Pourtant, derrière les discours sur la souveraineté retrouvée se cache une réalité plus complexe : comment garantir une légitimité institutionnelle lorsque les fondements mêmes de la démocratie sont fragilisés ?
Une architecture institutionnelle calquée sur la CEDEAO
Sur le papier, le Parlement de l’AES ressemble étrangement à celui de la CEDEAO. Avec trois commissions dédiées à la défense, à la diplomatie et au développement, il incarne l’ambition d’une gouvernance partagée. Les trois pays membres, après avoir tourné le dos à l’organisation régionale, misent désormais sur cette structure pour incarner leur propre vision de l’intégration sahélienne.
Pourtant, la comparaison s’arrête là où les principes divergent. La CEDEAO, malgré ses imperfections, repose sur des mécanismes de représentation populaire, avec l’objectif affiché d’élire ses parlementaires au suffrage universel. L’AES, elle, voit ses députés désigner sans passer par les urnes, dans des pays gouvernés par des juntes militaires issues de coups d’État.
Des transitions militaires qui hypothèquent la légitimité
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, berceaux de l’AES, sont aujourd’hui dirigés par des régimes où l’absence d’élections libres et le musèlement de l’opposition sont devenus la norme. À Ouagadougou, les promesses de transition démocratique se sont évanouies au profit d’un discours ouvertement hostile à la démocratie, comme en témoignent les déclarations d’Ibrahim Traoré en avril 2026. Au Mali, les reports successifs des scrutins et la mainmise de l’armée sur les institutions ont transformé le pays en une forteresse politique sans contre-pouvoirs.
Dans ce contexte, comment justifier la création d’un Parlement dont les membres ne doivent leur mandat à aucun vote populaire ? La question n’est pas anodine : une institution régionale se doit d’être le reflet des aspirations citoyennes, pas le prolongement des ambitions d’une junte.
La souveraineté, un mot vide de sens sans démocratie
L’AES martèle depuis sa création que sa raison d’être est la souveraineté, opposée à l’influence extérieure. Pourtant, cette souveraineté reste avant tout celle des régimes en place, bien plus que celle des peuples sahéliens. Comment parler de liberté pour les citoyens quand les partis politiques sont interdits, quand la presse est muselée et quand les manifestations sont réprimées dans le sang ?
Les défis concrets des populations – insécurité persistante, pauvreté endémique, effondrement des services publics – ne trouveront pas de solutions dans un Parlement dont les membres ne rendent de comptes à personne. Une école en ruine, un hôpital sans médecin ou une famille affamée ne seront pas soulagés par des discours sur l’autonomie régionale.
Le Togo, un voisin qui observe… et s’inspire
Si Lomé n’a pas rejoint l’AES, le Togo de Faure Gnassingbé semble s’en rapprocher politiquement, tout en présentant un bilan démocratique tout aussi préoccupant. Depuis 2024, le pays a basculé vers un régime où le pouvoir exécutif est concentré entre les mains du président du Conseil des ministres, une réforme vivement critiquée par l’opposition. Les manifestations de 2025 et 2026, réprimées dans la violence, ainsi que les restrictions sur les médias, rappellent que la souveraineté invoquée par Niamey ou Bamako n’est pas un rempart contre l’autoritarisme.
L’arrestation de journalistes étrangers en 2026 a encore illustré les limites de la liberté d’expression au Togo, dans un contexte où les médias internationaux comme RFI ou France 24 sont déjà bannis depuis 2025. Ces développements interrogent : l’AES et ses partisans ne risquent-ils pas de reproduire, à plus grande échelle, les travers qu’ils dénoncent chez la CEDEAO ?
L’AES peut-elle écrire une autre histoire ?
Le Parlement de l’AES est né dans l’euphorie des cérémonies officielles, mais son avenir dépendra de sa capacité à transcender les contradictions qui l’entourent. Une intégration régionale crédible ne peut se contenter de copier des structures institutionnelles : elle doit impérativement reposer sur des mécanismes démocratiques solides – élections libres, multipartisme garanti, justice indépendante et liberté de la presse.
Pour l’instant, l’AES semble avoir fait le choix inverse, préférant une architecture institutionnelle à une véritable révolution politique. Pourtant, l’histoire jugera moins les discours que les actes : un Parlement pourra-t-il vraiment représenter les peuples du Sahel si ces derniers n’ont aucun moyen de le façonner ? La souveraineté, pour être réelle, doit d’abord être celle des citoyens, pas celle des juntes.