Malgré les transitions politiques et les revirements géopolitiques radicaux, Niamey reste piégée dans un conflit d’usure. Des alliances occidentales de Mahamadou Issoufou à la rupture souverainiste d’Abdourahamane Tiani, le constat reste identique : sur le terrain, la menace terroriste ne faiblit pas.
L’ère Issoufou-Bazoum : l’illusion du bouclier occidental
Sous la présidence de Mahamadou Issoufou (2011-2021), le Niger s’est positionné comme pilier de la stratégie occidentale au Sahel. Face à l’effondrement de l’État malien voisin, Niamey est devenue le centre militaire de la France (opération Barkhane) et des États-Unis (base de drones d’Agadez).
Son successeur, Mohamed Bazoum, a tenté d’y ajouter une dimension politique :
- Dialogue avec certains repentis,
- Investissement massif dans la formation des forces spéciales nigériennes.
Le revers de cette stratégie : si elle a évité l’effondrement du pays, elle n’a jamais éradiqué la menace. Pire, la présence de troupes étrangères a nourri un profond sentiment de frustration au sein d’une partie de l’armée et de la population, qui y voyaient une perte de souveraineté pour des résultats jugés insuffisants.
Le pari de Tiani : la souveraineté à l’épreuve des balles
En renversant Mohamed Bazoum le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani et le CNSP ont justifié leur action par « la dégradation continue de la situation sécuritaire ». La suite est connue : rupture avec Paris et Washington, création de l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Mali et le Burkina Faso, et rapprochement stratégique avec la Russie (via le corps Africa Corps) et la Turquie.
Sur le plan communicationnel, le changement est radical. Le pouvoir militaire exalte la fierté nationale et promet une réponse purement militaire, libérée des « agendas cachés » de l’Occident.
La dure réalité du terrain
Cependant, les rapports d’observateurs internationaux et de centres d’études stratégiques concordent : le départ des forces occidentales a laissé un vide capacitaire immédiat, notamment en matière de renseignement aérien et de surveillance technologique. Les attaques complexes se multiplient, ciblant parfois des garnisons entières de l’armée nigérienne et causant de lourdes pertes. Le blocus économique imposé dans certaines régions et l’isolement diplomatique compliquent le financement logistique d’une guerre qui coûte des millions de dollars par jour.
Pourquoi le Niger s’enlise-t-il dans cette impasse ?
L’erreur commune aux régimes successifs, qu’ils soient civils ou militaires, réside dans le traitement principalement militaire d’une crise qui est avant tout politique et sociale. Deux visions s’y sont affrontées :
D’un côté, la doctrine Issoufou-Bazoum misait sur l’insertion dans l’architecture de sécurité internationale. Son point faible majeur : une trop grande dépendance extérieure, déconnectée des aspirations populaires, rendant le discours français inaudible pour une grande partie de l’opinion nigérienne.
De l’autre, la doctrine Tiani privilégie une rupture géopolitique totale et un souverainisme martial incarné par l’AES. Les limites de cette formule apparaissent déjà sur le terrain : une perte immédiate de renseignements technologiques de pointe, un isolement financier asphyxiant et, paradoxalement, une escalade de la violence commise par les groupes armés qui profitent de la désorganisation régionale.
Dans les deux cas, les racines du mal demeurent inchangées : l’absence de l’État dans les zones périphériques, le manque de perspectives économiques pour la jeunesse rurale, et les conflits intercommunautaires que les groupes jihadistes exploitent habilement pour recruter.
Qu’elle soit menée au son de la coopération internationale ou sous les bannières du souverainisme de l’AES, la guerre au Niger ne pourra pas être gagnée uniquement par les armes. Pour le général Tiani, le défi n’est plus seulement de critiquer le bilan de ses prédécesseurs, mais de prouver que la formule militaire actuelle peut protéger les Nigériens. Sans une réintroduction massive des services publics (écoles, justice, dispensaires) dans les zones d’insécurité, le Niger court le risque de voir cette guerre effectivement perdue sur le long terme.