Le 17 mai 2025, le Burkina Faso a inauguré avec solennité le mausolée dédié à Thomas Sankara et à ses douze compagnons d’armes sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente à Ouagadougou. Sous le patronage du capitaine Ibrahim Traoré, la cérémonie a été conduite par le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo en présence de dignitaires étrangers, dont les Premiers ministres du Sénégal et du Tchad, ainsi que de représentants de l’Alliance des États du Sahel et de figures panafricaines venues du monde entier. Vingt-et-un coups de canon ont marqué l’événement, accompagné de discours empreints de références révolutionnaires et d’une architecture symbolique signée Francis Kéré.
Pourtant, dans cette mise en scène internationale, une absence a frappé les esprits : celle de Mariam Sankara, veuve de l’ancien président, ainsi que de ses enfants. Aucune mention n’a été faite de la famille lors de la cérémonie, qui reproduisait un silence déjà observé lors de la réinhumation des restes en février 2023.
Une mémoire officielle sans place pour la famille
Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987, est aujourd’hui célébré comme un héros national et une icône panafricaine. Son héritage fait l’objet d’une institutionnalisation croissante, incarnée par ce mausolée présenté comme un outil de « sauvegarde, préservation et promotion » de sa pensée politique. Mais cette officialisation soulève une interrogation fondamentale : peut-on sanctuariser la mémoire d’un homme tout en excluant ceux qui ont porté son souvenir dans l’adversité ?
Sous le régime de Blaise Compaoré, Mariam Sankara a vécu plus de vingt ans en exil à Montpellier, sans reconnaissance officielle de son statut de veuve. À l’époque, évoquer le nom de Sankara relevait de la résistance. Ce n’est qu’après la chute de Compaoré en 2014 qu’elle a pu rentrer au Burkina Faso, ouvrant la voie au procès des présumés assassins, lancé en 2021.
Un processus politique ancien, mais une exclusion persistante
Le projet de mémorial ne date pas de l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré. Il a été officiellement initié le 2 octobre 2016 sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré, dans un contexte où la figure de Sankara servait aussi de levier électoral. Depuis, trois régimes successifs ont instrumentalisé sa mémoire à des fins politiques distinctes — toujours sans intégrer pleinement la famille dans les décisions.
En février 2023, la famille Sankara avait publiquement refusé que les restes soient inhumés sur le lieu même de l’assassinat, jugeant cet endroit trop chargé émotionnellement pour être un lieu d’apaisement. Elle proposait alternativement le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié ou le Jardin Yennenga, tout en demandant que le site du meurtre soit préservé comme espace historique. L’État a ignoré ces demandes et procédé à la réinhumation sans son accord.
Le paradoxe d’un héritage célébré mais contesté
Aujourd’hui, alors que le nom de Sankara est omniprésent dans les discours officiels, les monuments et les initiatives panafricaines, la voix de sa veuve semble reléguée au second plan. Celle qui a défendu sa mémoire quand cela comportait des risques personnels majeurs est désormais tenue à l’écart des décisions concernant son propre mari.
Cette situation illustre un paradoxe profond : Thomas Sankara, chantre de la souveraineté et du refus de la domination, voit sa mémoire administrée sans consultation de ceux qui l’ont le plus intimement connu. Le panafricanisme mobilisé autour de sa figure se limite-t-il à des symboles et des cérémonies, ou inclut-il aussi le respect des proches dans la construction collective de la mémoire ?
Une mémoire apaisée exige plus que des monuments
Transformer Sankara en icône continentale comporte un risque : effacer l’homme derrière le mythe. L’époux, le père, l’individu disparaissent progressivement derrière le révolutionnaire, le héros national, le symbole panafricain. Et avec lui s’efface celle qui fut sa compagne, mère de ses enfants, et gardienne de sa mémoire pendant les années sombres.
La véritable réconciliation avec le passé ne se mesure pas au nombre de coups de canon tirés ni à la liste des invités d’une cérémonie d’État. Elle se juge à la capacité d’un pays à écouter ceux dont la douleur précède les hommages officiels. Sur ce point, le dossier Sankara demeure ouvert.