Mali : les dessous des violences malgré le remplacement de Wagner par Africa Corps
Derrière le remplacement officiel de Wagner par Africa Corps au Mali, une enquête exclusive révèle la persistance inquiétante des violences contre les populations civiles. Entre exécutions sommaires, tortures systématiques et impunité généralisée, les mécanismes de contrôle semblent avoir cédé face à une logique opérationnelle inchangée. Décryptage des coulisses d’un système où la lutte contre le terrorisme se paie au prix fort par les communautés locales.
Le remplacement de Wagner, un changement plus formel que réel dans les pratiques militaires
Le transfert progressif des opérations de Wagner vers Africa Corps en 2025 était présenté comme une opportunité de normalisation des actions militaires au Mali. Pourtant, les rapports d’enquête confirment une continuité troublante des exactions présumées. Les villages frontaliers avec la Mauritanie, notamment dans les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou, restent des zones de tension où les civils payent le prix fort.
Des opérations conjointes entre les Forces armées maliennes (FAMa) et les nouveaux contingents auraient fait au moins 34 morts civils entre 2023 et 2025. Les témoignages recueillis décrivent des scénarios macabres : exécutions après arrestation, égorgements, ou encore incendies de propriétés. Des frappes de drones, comme celle ayant visé le marché d’Ejdeir en mars 2025 (16 morts), soulèvent des questions sur le respect du droit international humanitaire.
Des méthodes de répression inchangées : torture et détentions arbitraires au menu quotidien
Les centres de détention de Léré et Nampala sont pointés du doigt pour des pratiques dignes des pires régimes autoritaires. Les survivants décrivent des séances de torture méthodiques : suspensions par les membres, noyades simulées, électrocutions ou encore violences sexuelles. Cinq personnes au moins seraient décédées sous la torture, tandis que d’autres croupissent en détention sans accès à un avocat ou à leur famille.
Ce qui frappe, c’est l’implication croisée entre militaires maliens et personnels russes, certains soldats Maliens assistant – voire participant – aux interrogatoires sans empêcher les violences. Une collaboration opaque qui interroge sur les responsabilités et l’absence de mécanismes de contrôle indépendants.
Les communautés ethniques visées : peuls, arabes et touarègues en première ligne
Le rapport met en lumière le ciblage systématique des communautés peules, arabes et touarègues, souvent accusées de collusion avec les groupes armés. Pillages de bétail, destruction de biens et représailles collectives aggravent une situation humanitaire déjà critique. Ces pratiques, contraires au droit international, transforment les populations en otages d’une guerre où leur survie dépend du hasard.
Les opérations militaires ne devraient pas se transformer en chasses aux sorcières où l’appartenance communautaire devient un motif de persécution. Pourtant, les récits de villages rasés et de familles décimées se multiplient, sans que les autorités ne semblent capables – ou désireuses – d’y mettre un terme.
L’impunité, pilier de ce système de violence
Depuis 2023, aucune procédure judiciaire n’aurait été engagée à l’encontre de membres des forces gouvernementales pour des exactions commises contre les civils. Cette absence totale de redevabilité ne fait qu’alimenter un climat de terreur où les victimes n’osent plus témoigner par crainte de représailles. L’accès limité aux zones concernées rend également la documentation des abus extrêmement complexe, voire impossible.
Les autorités maliennes sont appelées à romper avec cette logique en ouvrant des enquêtes indépendantes, en traduisant les responsables devant la justice et en garantissant aux victimes un accès effectif aux mécanismes de réparation. La transparence sur les accords avec Africa Corps et le contrôle des opérations militaires doit également être une priorité absolue.
Que reste-t-il de la promesse de Wagner ?
Africa Corps, officiellement sous contrôle russe, a repris le relais de Wagner en juin 2025. Pourtant, les accusations continuent de pleuvoir. En juillet 2026, dans le village de Bombori, environ 80 hommes peuls auraient été rassemblés, battus et interrogés sur leurs liens présumés avec les groupes armés. Six tentatives de fuite se sont soldées par des tirs, et trois exécutions sommaires auraient été perpétrées.
Ces événements soulèvent une question cruciale : la lutte contre le terrorisme peut-elle se permettre de piétiner les droits humains sans risquer de saper sa propre légitimité ? Si le changement de structure n’a pas été accompagné de garanties solides, alors le remplacement de Wagner par Africa Corps risque de n’être qu’un simple rebranding d’une même violence.
Vers une normalisation de l’arbitraire militaire ?
Les violations présumées documentées par les enquêtes ne sont pas de simples défaillances isolées : elles dessinent un système cohérent où violence, impunité et absence de contrôle se renforcent mutuellement. Les civils maliens, déjà éprouvés par une décennie de conflit, se retrouvent pris en étau entre les groupes armés et les autorités qui, sous couvert de sécurité, bafouent leurs droits fondamentaux.
La communauté internationale, quant à elle, observe sans agir de manière décisive. Pourtant, l’histoire malienne récente montre qu’une sécurité sans justice n’engendre que de nouvelles cycles de violence. Le temps est venu de remettre en cause cette logique mortifère avant qu’il ne soit trop tard.


