Mali : l’échec de la sécurité externalisée et la nouvelle dynamique des alliances armées

Une récente analyse du Timbuktu Institute, un centre de recherche africain dédié à la paix et implanté au Sénégal, met en lumière les profondes failles du système sécuritaire malien. Intitulée « Mali : anatomie d’un séisme sécuritaire », cette note fait suite aux événements du 25 avril, où une série d’attaques coordonnées a secoué le pays. Ces offensives, menées par le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim), affilié à al-Qaïda, et les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA), ont tragiquement entraîné la mort du ministre malien de la Défense, le général Sadio Camara, et la prise de Kidal, une ville stratégique du Nord. Ces incidents soulèvent des questions cruciales sur l’efficacité des arrangements sécuritaires du Mali, notamment son partenariat avec la Russie et les nations de l’Alliance des États du Sahel (AES). Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute à Dakar, partage son expertise sur ces développements, l’impact sur l’opinion publique malienne et la viabilité de l’alliance entre le Jnim et le FLA.

Un soldat du Front national de libération de l'Azawad (FLA) se promène à l'intérieur d'un bâtiment endommagé à Kidal, le 9 mai 2026.

Les attaques du 25 avril ont mis en évidence un constat clair : l’approche sécuritaire du Mali, notamment son partenariat avec la Russie, n’a pas produit les résultats escomptés. Bakary Sambe souligne l’« échec » de cette stratégie d’externalisation. La perte tragique du général Sadio Camara et le retrait désordonné d’Africa Corps de Kidal sont des symboles forts de l’inefficacité de la stratégie Wagner-Africa Corps. Selon lui, contrairement à des opérations précédentes comme Barkhane, qui intégraient des dimensions civilo-militaires et de développement, la délégation de la sécurité à Moscou n’a pas réussi à contrer efficacement une guérilla profondément enracinée localement. Le régime du général Assimi Goïta, confronté à l’absence de succès tangibles sur le terrain, voit ainsi fragilisée sa principale promesse : celle de la reconquête sécuritaire du territoire.

Certes, les affrontements avec des groupes armés sont inhérents à un conflit. L’Africa Corps russe continue d’opérer aux côtés des forces armées maliennes, comme en témoignent certaines communications et reportages. Cependant, les revers subis à Kidal, caractérisés par une « débandade », et le retrait de Tessalit par l’Africa Corps et l’armée malienne, sont des indicateurs clairs. Ces événements confirment que l’externalisation et la sous-traitance de la sécurité au Mali n’ont pas atteint leurs objectifs.

Ces récentes attaques révèlent également les faiblesses de l’Alliance des États du Sahel (AES), pourtant fondée sur un principe de défense mutuelle. L’article 5 de la charte du Liptako-Gourma, similaire aux clauses de l’OTAN, stipule une obligation de solidarité et d’alliance en cas d’agression. Or, après les événements du 25 avril, malgré les déclarations, comme celle du président Traoré du Burkina Faso évoquant un « complot monstrueux », aucune intervention militaire concrète de l’AES n’a été observée. La raison principale semble être que les États membres, notamment le Niger et le Burkina Faso, étaient déjà fortement engagés dans la gestion de leurs propres défis sécuritaires internes, prioritaires face à l’urgence malienne.

L’impact de ces attaques sur l’opinion publique malienne présente un paradoxe notable. Bien que les promesses de sécurité du régime de transition n’aient pas été pleinement tenues, ces événements ont, contre toute attente, renforcé un sentiment d’unité nationale. La légitimité du pouvoir actuel au Mali dépend presque entièrement de sa capacité à garantir la sécurité. Malgré un parallèle troublant avec la situation de 2012, lorsque des groupes armés avaient rapidement pris le contrôle du Nord, les attaques du 25 avril ont paradoxalement favorisé un « ralliement autour du drapeau », consolidant temporairement la position du général Assimi Goïta. Ce phénomène, souvent mal interprété par les observateurs extérieurs, est une composante clé de la dynamique politique malienne actuelle.

L’alliance observée entre les jihadistes du Jnim, liés à al-Qaïda, et les rebelles indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) représente une « contrainte stratégique nouvelle » pour les autorités maliennes de transition. Cependant, la durabilité de cette coalition est mise en doute. Cette alliance est perçue comme une convergence tactique de circonstances plutôt qu’une union solide. Les attaques coordonnées récentes témoignent d’une coordination et d’une puissance accrues entre le Jnim et le FLA. Néanmoins, cette collaboration repose principalement sur la présence d’un ennemi commun, le régime de Bamako, et sur des intérêts pragmatiques, notamment les trafics, avec un rôle central attribué à Iyad Ag Ghaly. Sans un projet politique partagé, des divergences fondamentales subsistent, comme l’objectif de la charia pour le Jnim et l’autonomie de l’Azawad pour le FLA. De plus, il est incertain que les factions du Jnim, notamment celles de la Katiba Macina, s’investissent pleinement dans la cause indépendantiste de l’Azawad.

Cette collaboration inédite entre groupes armés pourrait-elle annoncer une recomposition des forces en présence ? Malgré les divergences idéologiques et territoriales, le Jnim semble faire évoluer son discours pour se positionner comme un acteur politique influent au Mali. Cette alliance pourrait servir de catalyseur, permettant au Jnim de transformer son image de mouvement extérieur pour acquérir une légitimité et un ancrage national. L’émergence de figures comme Bina Diarra illustre cette volonté du Jnim de s’affirmer comme une entité politique capable de mobiliser, cherchant potentiellement à obtenir une place à la table des négociations pour l’avenir du pays.

La question du dialogue avec les groupes armés est plus pertinente que jamais au Mali. De nombreux acteurs, y compris des figures de l’opposition politique comme l’imam Dicko et sa Coalition des forces pour la République (CFR), plaident pour la nécessité de négociations afin de cesser les hostilités. Les autorités de transition, quant à elles, privilégient une réponse principalement militaire face aux exactions et à la nature du Jnim. Cependant, une conviction s’impose de plus en plus au sein de la classe politique malienne : celle de l’impératif d’un dialogue national inclusif. Face à l’« endogénéisation du jihad », où les combattants sont désormais des citoyens maliens, l’idée que le Mali doit dialoguer avec tous ses enfants, y compris ceux considérés comme égarés, devient une voie incontournable pour la résolution du conflit.

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