Les chiffres clés de la crise
Entre le début de l’année et la fin du mois de novembre 2025 :
- Les violences politiques ont causé le décès de plus de 10 000 personnes au Burkina Faso, au Mali et au Niger.
- Les groupes armés ont procédé à l’enlèvement de 30 ressortissants étrangers au Mali (22) et au Niger (8).
- Le Bénin a enregistré une hausse de près de 70 % de la mortalité liée aux conflits par rapport aux onze premiers mois de 2024.
Au cours de l’année 2025, les mouvements djihadistes ont intensifié leurs opérations dans le Sahel central, mettant à mal la stabilité des transitions militaires en place. Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l’État islamique dans la province du Sahel (ISSP) ont consolidé leur emprise sur de vastes zones du Mali, du Burkina Faso et du Niger, tout en étendant leurs activités vers les zones frontalières du Bénin et du Nigéria.
La stratégie de « guerre économique » est devenue un pilier central de l’action des insurgés pour affaiblir les structures étatiques. Au Mali, le JNIM a instauré un embargo massif sur le carburant et les transports ciblant les localités de Kayes et Nioro du Sahel. Cette manœuvre, coordonnée à travers plusieurs régions comme Sikasso et Koulikoro, a paralysé les échanges commerciaux avec Bamako, provoquant des pénuries et une inflation généralisée. Sous la pression des offensives terroristes et des réponses militaires, la violence à Kayes et Ségou a atteint des sommets historiques jamais observés depuis la fin des années 90.
Au Burkina Faso, le JNIM a maintenu une pression constante sur les forces armées et les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). En mai, le groupe a brièvement pris le contrôle des chefs-lieux provinciaux de Djibo et Diapaga, illustrant une montée en puissance tactique. En septembre, une embuscade majeure contre un convoi militaire près de Koubel-Alpha, dans la province du Soum, a coûté la vie à environ 90 soldats, marquant l’un des revers les plus sanglants pour l’armée burkinabè. Ces actions visent délibérément à fragiliser le régime en contestant son autorité territoriale et en perturbant les axes logistiques vitaux.
Bien que moins touché que ses voisins, le Niger voit sa vulnérabilité s’accroître. L’insurrection gagne du terrain vers le sud (Dosso) et le nord (Agadez). L’ISSP y mène sa propre guerre d’usure économique en multipliant les sabotages contre l’oléoduc Bénin-Niger. L’enlèvement d’un citoyen américain à Niamey en octobre dernier confirme que l’insécurité pénètre désormais les centres urbains autrefois jugés protégés.
Parallèlement, une vague d’enlèvements d’étrangers a atteint des records au Mali et au Niger. Le JNIM privilégie la capture de travailleurs liés aux sites miniers et industriels pour saboter la production nationale. De son côté, l’ISSP cible aussi bien des expatriés occidentaux que des ouvriers étrangers, externalisant parfois ces captures à des réseaux criminels pour obtenir des otages à haute valeur stratégique.
L’extension du conflit vers les pays côtiers : un défi pour 2026
L’émergence d’un nouveau front dans la zone des trois frontières entre le Bénin, le Niger et le Nigéria constitue un tournant majeur. En 2025, le JNIM et l’ISSP se sont durablement implantés dans cet espace stratégique. Le nord du Bénin a connu sa période la plus meurtrière, avec des incursions répétées depuis l’est du Burkina Faso, notamment une attaque ayant tué plus de 50 militaires dans le Parc W. L’expansion s’est poursuivie vers le département du Borgou, à la lisière du Nigéria, où le JNIM a revendiqué ses premières actions en octobre.
Dans le même temps, l’ISSP a renforcé ses positions dans le sud-ouest du Niger, se rapprochant de Gaya, tout en opérant dans les États nigérians de Sokoto et Kebbi. La fusion progressive des théâtres de guerre sahélien et nigérian crée un environnement de conflit interconnecté. En 2026, cette zone deviendra probablement un terrain de compétition acharnée entre divers groupes : JNIM, ISSP, Ansaru, et diverses factions de bandits armés.
Cette pression asphyxie les États du Sahel central. Au Mali et au Burkina Faso, le contrôle gouvernemental s’érode. Les blocus prolongés épuisent les populations civiles et exacerbent les tensions au sein des institutions militaires. L’incapacité de l’État à sécuriser les capitales régionales, comme Fada N’Gourma, laisse présager de nouveaux risques de déstabilisation politique.
Les milices d’autodéfense locales, piliers des stratégies de contre-insurrection, s’essoufflent. Au Mali, de nombreux groupes Dozos ont été neutralisés ou contraints de pactiser avec les insurgés. Au Burkina Faso, les VDP subissent de lourdes pertes et se cantonnent à des postures défensives, limitant toute reconquête territoriale sérieuse.
Enfin, le soutien militaire russe via l’Africa Corps montre ses limites. Bien que l’organisation se concentre désormais sur la sécurisation des convois de carburant et des axes vitaux au sud du Mali, elle n’a pas réussi à stopper l’avancée djihadiste globale. Si les tendances actuelles persistent, l’année 2026 pourrait être marquée par une fragmentation territoriale accrue et un effet domino menaçant la survie des régimes en place dans toute la sous-région.