Le débat historique sur la renaissance africaine à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar

le débat historique sur la renaissance africaine à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar

Dans les années 1970, alors que le Sénégal émerge à peine de la colonisation, un conflit intellectuel oppose deux visions radicales de l’avenir du continent africain. D’un côté, Léopold Sédar Senghor et sa conception de la négritude, de l’autre, Cheikh Anta Diop, historien et physicien, porteur d’une thèse audacieuse sur les origines africaines de l’humanité. Au cœur de cette bataille d’idées se trouve l’université de Dakar, aujourd’hui rebaptisée en son honneur.

Fresque murale représentant Cheikh Anta Diop, figure majeure de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar.

deux visions africaines en confrontation

L’université de Dakar, future université Cheikh Anta Diop, fut le théâtre d’un affrontement intellectuel sans précédent. Léopold Sédar Senghor, alors président de la République, défendait une identité africaine fondée sur la négritude, une notion poétique et métaphorique mettant en avant l’émotion et la sensibilité comme caractéristiques du peuple noir. Face à lui, Cheikh Anta Diop, chercheur et historien, avançait des arguments scientifiques et historiques pour démontrer que l’Égypte antique était une civilisation noire africaine, et que cette vérité devait servir de base à une véritable renaissance du continent.

« Pour Senghor, la raison était hellène et l’émotion nègre. Cheikh Anta Diop ne pouvait pas souscrire à cette vision », explique un historien ayant fréquenté l’établissement à cette époque. Les échanges entre les deux hommes furent vifs, chacun défendant une conception radicalement différente de l’identité africaine et de son avenir.

un campus sous tension

Les années 1970 furent marquées par une opposition croissante entre les étudiants et le pouvoir en place. « Senghor et les étudiants, ce n’était pas facile », raconte Buuba Diop, qui étudiait alors à l’université. « Ceux qui contestaient Senghor étaient majoritaires. Les étudiants du Parti socialiste étaient minoritaires. Certaines organisations étudiantes ont même été dissoutes. »

Dans ce contexte, Cheikh Anta Diop, bien que reconnu comme un intellectuel de premier plan, se voyait refuser le droit d’enseigner l’histoire à l’université. Relégué à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), il y poursuivit ses recherches, notamment en datation au carbone 14, tout en militant pour l’enseignement des langues africaines. « Cheikh Anta Diop était un défenseur infatigable du wolof », souligne Fatou Sow, sociologue ayant étudié sur le même campus. « Il voulait que les langues africaines deviennent des vecteurs de savoir, mais ses efforts furent longtemps ignorés. »

la reconnaissance tardive d’un géant

Cheikh Anta Diop est décédé en 1986, à l’âge de 62 ans, sans avoir pu enseigner dans l’établissement qui porte aujourd’hui son nom. Ce n’est qu’en 1987 que l’université de Dakar fut rebaptisée en son honneur, ainsi que l’IFAN. Une reconnaissance posthume qui laisse un goût amer à ceux qui l’ont connu. « Aujourd’hui encore, le wolof n’est toujours pas la langue d’enseignement à l’université Cheikh Anta Diop », regrette Fatou Sow. « Ce combat qu’il a mené reste inachevé. »

Malgré tout, son héritage intellectuel perdure. Ses travaux sur l’Égypte antique et les origines africaines de l’humanité continuent d’inspirer des générations d’étudiants et de chercheurs. Le campus de Dakar, autrefois lieu de tensions, est aujourd’hui un symbole de la pensée africaine en mouvement, où se croisent héritage et modernité.

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