L’arrestation de l’imam Mohamad Ishaq Kindo à Ouagadougou : un climat de tension au Burkina Faso

Crédit photo, Capture écran YouTube

L’arrestation de Mohamad Ishaq Kindo, un éminent imam et prédicateur sunnite, a provoqué une onde de choc à travers le Burkina Faso. Interpellé le mardi 26 mai à Ouagadougou par les forces de l’ordre, sa destination demeure inconnue, suscitant de vives interrogations au sein de la communauté musulmane et au-delà.

Cette interpellation survient seulement deux jours après que l’imam Kindo ait publiquement exprimé des critiques acerbes à l’encontre du projet de loi sur les libertés religieuses, récemment adopté le 19 mars. Des sources proches de l’imam et une organisation musulmane affiliée confirment ce lien direct entre ses prises de position et son arrestation.

La Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB) a rapidement réagi par un communiqué, soulignant que l’arrestation de l’imam Kindo, également président des Oulémas sunnites du pays, s’est déroulée dans des circonstances où les motifs officiels n’ont pas été communiqués. La FAIB a affirmé avoir entamé des démarches auprès des autorités compétentes pour obtenir des éclaircissements et une issue favorable à cette situation.

Une interpellation sous haute tension

Un témoin oculaire, proche de l’imam, a décrit une scène d’interpellation musclée survenue vers 14h00 (GMT et locales), à la veille de la célébration de l’Aïd. Des éléments de sécurité, incluant des policiers et des militaires encagoulés, auraient mené l’opération. « C’était violent car les fidèles qui étaient autour de lui se sont opposés, ce qui a provoqué une tension », a rapporté ce proche, déplorant même des blessés parmi les fidèles musulmans lors de l’incident.

Deux jours avant son arrestation, un enregistrement audio de l’imam Kindo avait circulé massivement sur les réseaux sociaux. Dans ce message, il dénonçait avec force le projet de loi encadrant l’exercice des libertés religieuses au Burkina Faso, exhortant les autorités à « se questionner davantage sur la portée de leurs actes avant d’agir ».

Il avait notamment déclaré : « Que chacun se méfie et s’abstienne de vouloir interdire les prières dans les lieux publics. Que tu sois chef ou homme fort, tu n’as ni la force ni la puissance de Dieu ».

Réactions et absence de communication officielle

L’arrestation a rapidement enflammé les esprits au sein de la communauté. Quelques heures après les faits, des centaines de personnes sont descendues dans les rues de Ouagadougou pour manifester, exigeant la libération immédiate de leur guide spirituel. Ces rassemblements ont été dispersés à l’aide de gaz lacrymogène, selon le témoignage d’un manifestant. Face à cette agitation, la FAIB a appelé « l’ensemble des fidèles musulmans au calme, à la retenue et à la sérénité ».

Crédit photo, Reuters

Au lendemain des événements, coïncidant avec la célébration de l’Aïd El-Kébir (Tabaski), un calme précaire semble être revenu au sein de la communauté, qui suit attentivement l’évolution du dossier. Le président du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, s’est exprimé sur les réseaux sociaux après sa prière de Tabaski. Tout en saluant les forces de sécurité engagées dans la lutte contre le djihadisme, le Chef de l’État a lancé une mise en garde ferme aux « ennemis de la Nation » contre toute tentative d’attaque, de découragement des forces combattantes, ou de trouble à la stabilité du pays. Il a martelé que quiconque adopterait une telle posture devrait « assumer l’entière responsabilité et toutes les conséquences qui en découleront ». Cependant, aucune déclaration officielle n’a été faite concernant l’imam Kindo.

Le projet de loi sur les libertés religieuses au Burkina Faso

Le projet de loi qui a suscité la controverse et, semble-t-il, l’arrestation de l’imam Kindo, a été validé en conseil des ministres le 19 mars dernier. Ce texte vise à encadrer l’exercice des libertés religieuses afin de prévenir certaines dérives observées, notamment sur les réseaux sociaux, tout en garantissant la liberté de culte. L’objectif affiché par les autorités est de renforcer la cohésion nationale face à la montée du radicalisme, de l’extrémisme violent et des discours de haine en ligne.

Mariem Sanogo, directrice générale des Affaires religieuses, coutumières et traditionnelles du Burkina, a précisé que ce texte n’est pas fondamentalement nouveau mais une réactualisation nécessaire pour faire face aux défis actuels. Le Burkina Faso, en tant qu’État laïc, assure l’égalité entre toutes les confessions religieuses. La loi interdit spécifiquement l’érection de lieux de culte dans les services publics, à l’exception des formations sanitaires, des établissements pénitentiaires, des casernes et des camps militaires. Cette mesure s’explique par l’incapacité de l’État à pourvoir des lieux de culte pour toutes les confessions au sein de l’administration. Il est toutefois important de noter que la prière dans l’espace public n’est pas interdite, à condition de respecter les croyances d’autrui.

Sous la gouvernance du capitaine Ibrahim Traoré, qui dirige le Burkina Faso depuis près de quatre ans, plusieurs disparitions de voix critiques du régime ont été recensées. Les autorités justifient leur politique répressive par la guerre menée depuis plus d’une décennie contre les groupes jihadistes qui opèrent sur une grande partie du territoire national.

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