La dépendance énergétique : un levier stratégique pour l’Espagne face au Maroc

Au-delà des habituelles frictions diplomatiques concernant les questions migratoires ou les revendications territoriales sur Ceuta et Melilla, une réalité moins apparente façonne les relations entre l’Espagne et le Maroc : la forte dépendance énergétique du royaume chérifien. Malgré ses ambitions géopolitiques affirmées, Rabat demeure fortement tributaire des infrastructures espagnoles pour son approvisionnement en gaz et en électricité.

Les dynamiques de pouvoir entre Madrid et Rabat sont souvent analysées à travers le prisme de la gestion des flux migratoires, de la coopération sécuritaire, du dossier du Sahara occidental ou des revendications marocaines sur Ceuta et Melilla. Cependant, un facteur discret mais déterminant confère à l’Espagne un avantage stratégique notable : l’énergie. Le Maroc, en effet, s’appuie sur le territoire espagnol pour la totalité de son gaz importé par gazoduc et considère les interconnexions électriques avec la péninsule Ibérique comme essentielles pour la sécurité et la flexibilité de son réseau national.

Cette situation crée un paradoxe frappant dans les relations bilatérales. Alors que Rabat conteste régulièrement la souveraineté espagnole sur certains enclaves, son système énergétique reste inextricablement lié à des infrastructures gérées ou opérées depuis l’Espagne.

Le gazoduc Maghreb-Europe : un changement de cap

La vulnérabilité énergétique du Maroc s’est intensifiée suite à la crise diplomatique avec l’Algérie. En 2021, Alger a pris la décision de ne pas reconduire l’accord du gazoduc Maghreb-Europe (GME), qui acheminait auparavant le gaz algérien vers l’Espagne via le Maroc. Cette rupture a profondément altéré la fonction de cette infrastructure clé.

Le gazoduc a dès lors opéré un renversement de flux. Après avoir réceptionné du gaz algérien directement via le gazoduc Medgaz et importé du gaz naturel liquéfié (GNL) via ses propres terminaux de regazéification, l’Espagne a commencé à acheminer du gaz vers le Maroc à travers le GME. Ce qui était autrefois un corridor de transit bénéfique pour le Maroc est devenu un canal d’approvisionnement indirect, dépendant des infrastructures espagnoles.

En 2025, le Maroc aurait ainsi reçu environ 10,3 TWh de gaz, représentant une valeur d’environ 400 millions d’euros. Ce volume constituerait près d’un quart des exportations de gaz du système espagnol pour l’année concernée.

Rabat s’efforce de réduire sa vulnérabilité

Conscient de cette dépendance énergétique, le Maroc a initié des projets majeurs visant à diversifier ses sources d’approvisionnement et ses points d’entrée.

Parmi ces initiatives, la future infrastructure de GNL de Nador West Med se distingue. Ce projet doit permettre au Maroc d’importer directement du gaz par voie maritime et de l’injecter ensuite dans le réseau du gazoduc Maghreb-Europe, réduisant ainsi sa dépendance aux terminaux espagnols.

Le projet colossal du gazoduc Nigeria-Maroc représente également un pilier de la stratégie énergétique marocaine à long terme. Cette infrastructure, destinée à acheminer les ressources gazières d’Afrique de l’Ouest vers les marchés du nord, pourrait redéfinir l’équilibre énergétique régional.

Cependant, la concrétisation de ces projets exige des délais importants et des investissements colossaux. À court terme, la position de l’Espagne dans l’approvisionnement gazier marocain reste prépondérante et difficilement substituable.

L’électricité, un autre atout stratégique

La dépendance marocaine ne se limite pas au gaz. Deux câbles sous-marins relient actuellement les réseaux électriques espagnol et marocain entre Tarifa et la côte marocaine, offrant une capacité cumulée de 1 400 MW.

En 2025, l’Espagne a enregistré un solde net d’exportations d’électricité vers le Maroc de 3 743 GWh, marquant une augmentation de 47,5 % sur un an et atteignant le niveau le plus élevé depuis 2017. Les flux sont majoritairement orientés de la péninsule vers le Maroc, représentant près des trois quarts de la capacité utilisée.

Cette interconnexion va au-delà d’une simple transaction commerciale. Elle offre au Maroc une capacité d’échange et un soutien crucial pour son réseau électrique, particulièrement pertinent alors que la demande énergétique croît et que le pays développe simultanément ses infrastructures industrielles et ses capacités en énergies renouvelables. Madrid et Rabat envisagent d’ailleurs la construction d’un troisième câble sous-marin pour renforcer davantage cette capacité d’échange.

Le paradoxe de Ceuta et Melilla

Cette coopération énergétique met en lumière une contradiction notable. Alors que le Maroc est connecté au système électrique européen via l’Espagne depuis près de trente ans, les deux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla ont longtemps été privées d’un raccordement direct au réseau péninsulaire.

Selon des analystes en affaires stratégiques, cette situation offre un contraste saisissant : le Maroc bénéficie d’une connexion au réseau européen, tandis que ces deux villes espagnoles ont historiquement fonctionné comme des « îles énergétiques ».

Ceuta devrait toutefois sortir de cet isolement en 2026 avec la mise en service d’un câble sous-marin la reliant à la péninsule, un projet d’environ 300 millions d’euros destiné à sécuriser son approvisionnement. Melilla, en revanche, devrait rester isolée du réseau péninsulaire en raison de sa distance géographique.

Le contraste est donc flagrant : le Maroc continental est intégré au réseau électrique européen par l’intermédiaire de l’Espagne, tandis qu’une partie du territoire espagnol demeure dépendante de systèmes énergétiques autonomes.

Une vulnérabilité qui reconfigure l’équation géopolitique

Ces infrastructures, longtemps perçues sous un angle purement économique, acquièrent une nouvelle dimension stratégique avec le regain des tensions géopolitiques en Méditerranée et en Afrique du Nord.

Une dépendance énergétique ne signifie pas nécessairement que l’Espagne aurait l’intention ou la capacité d’utiliser ses infrastructures comme un moyen de pression politique direct. Une interruption volontaire des flux de gaz ou d’électricité entraînerait des répercussions économiques, diplomatiques et juridiques considérables.

Cependant, cette interdépendance n’est pas politiquement neutre. Elle engendre une vulnérabilité structurelle et, par extension, un potentiel levier d’influence.

Jusqu’à présent, les rapports de force entre Madrid et Rabat étaient souvent considérés comme favorables au Maroc sur des dossiers comme le contrôle des flux migratoires, la coopération antiterroriste ou la pression autour de Ceuta et Melilla. La dimension énergétique introduit une nouvelle donne.

Madrid dispose également de cartes maîtresses

Le Maroc s’efforce activement de réduire sa dépendance énergétique envers l’Espagne, comme en témoignent les projets du terminal GNL de Nador West Med et du gazoduc Nigeria-Maroc.

Toutefois, ces alternatives ne sont pas encore en mesure de remplacer à court terme le rôle crucial des infrastructures espagnoles.

La situation actuelle confère à Madrid une position stratégique unique : l’Espagne est à la fois le principal point d’entrée du gaz marocain acheminé par gazoduc et le connecteur essentiel du réseau électrique marocain au système continental européen.

Dans un contexte marqué par les tensions autour de Ceuta et Melilla et par la compétition géopolitique en Méditerranée occidentale, cette réalité énergétique pourrait bien devenir un élément de plus en plus prépondérant dans l’équilibre des forces entre les deux royaumes.

Si le Maroc dispose de leviers considérables face à l’Espagne, la réciproque est tout aussi vraie. Sur le plan énergétique, la dépendance de Rabat vis-à-vis des infrastructures espagnoles constitue sans doute l’un des contrepoids les moins visibles mais les plus significatifs de cette relation stratégique complexe.

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