Fonds politiques au Sénégal : qui en a vraiment bénéficié avant Ousmane Sonko ?

Les fonds politiques, un débat brûlant au cœur de la scène politique sénégalaise

Au Sénégal, les fonds politiques sont au centre d’une polémique nationale. Depuis plusieurs jours, responsables politiques, anciens ministres et parlementaires s’affrontent sur leur existence, leur montant et leur utilisation. Ce débat éclate alors que l’Assemblée nationale, en session extraordinaire depuis le 10 août dernier, examine une proposition de loi visant à encadrer ces crédits spéciaux et fonds secrets. Cette initiative s’inscrit dans un contexte plus large, incluant la déclaration de patrimoine, la réforme du Code du travail et la création de six commissions d’enquête.

L’origine de cette controverse remonte aux déclarations d’un ancien membre du gouvernement, Aly Ngouille Ndiaye. Invité sur SenTV, il a affirmé qu’Ousmane Sonko serait le premier Premier ministre à bénéficier de ces enveloppes discrétionnaires, évoquant un montant de 1,7 milliard de francs CFA. Cependant, ses propos ont suscité des réactions immédiates, notamment de la part de ses prédécesseurs.

Les témoignages qui bousculent la version d’Aly Ngouille Ndiaye

Plusieurs anciens chefs de gouvernement ont pris la parole pour contredire les déclarations de l’ancien ministre de l’Intérieur. Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre sous la présidence d’Abdoulaye Wade, a révélé que les fonds politiques existaient bien avant lui. Il a précisé les avoir reçus alors qu’il occupait le poste de Directeur de cabinet présidentiel, bien avant d’accéder à la Primature. Cette affirmation jette un doute sur la thèse selon laquelle Ousmane Sonko serait le premier bénéficiaire de ces fonds.

D’autres figures politiques ont également évoqué l’existence de ces enveloppes discrétionnaires. Macky Sall, ancien Premier ministre sous Wade, et Idrissa Seck, Premier ministre entre 2002 et 2004, ont tous deux confirmé avoir disposé de fonds politiques. De plus, des archives montrent qu’Abdoulaye Wade a déjà puisé dans ses propres fonds pour soutenir financièrement son Premier ministre.

La réponse du camp de Sonko : des accusations sans fondement

Face à ces contestations, le camp du Premier ministre a réagi avec fermeté. Elimane Pouye, directeur général de la SOGEPA SN, a qualifié les affirmations d’« gratuites ». Il a souligné que les budgets de la Primature pour les années 2023, 2024 et 2025 étaient globalement stables, à droit constant. Pour lui, le vrai débat ne porte pas sur l’existence de ces fonds, mais sur leur utilisation et leur contrôle.

Le parti Pastef, dirigé par Ousmane Sonko, rappelle que la réforme de ces fonds figurait déjà dans son programme électoral en 2019. Le parti dénonce depuis 2014 l’absence de transparence autour de ces ressources, bien avant l’arrivée de Sonko à la Primature.

Une histoire des fonds politiques marquée par l’inflation et l’opacité

L’analyse des archives révèle une évolution significative des montants alloués aux fonds politiques au fil des décennies. Sous la présidence d’Abdou Diouf, ces enveloppes s’élevaient à environ 650 millions de francs CFA. Sous Abdoulaye Wade, elles ont atteint près de 8 milliards. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE) pour la période 2008-2012 a révélé que 108 milliards de francs CFA avaient été consommés, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable.

Un exemple marquant est celui du Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature. Une enquête avait été ouverte contre Idrissa Seck après son départ du gouvernement en 2004, pour suspicion d’enrichissement illicite. Cet épisode illustre les dérives possibles dans la gestion de ces ressources discrétionnaires.

Les appels à un encadrement légal des fonds politiques

Plusieurs députés ont milité pour un encadrement strict de ces fonds. Guy Marius Sagna a déposé une proposition de loi dès septembre 2025, visant à créer une commission de vérification des crédits politiques. Il a indiqué qu’Ousmane Sonko avait préféré attendre une initiative gouvernementale plutôt que de porter lui-même la réforme. Depuis, le député a déposé quatre propositions de loi, dont une préconise la création d’une commission chargée de vérifier l’utilisation de ces fonds.

Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, a qualifié ces fonds de « vol », dénonçant leur absence de base légale. Il a insisté sur la nécessité de distinguer ces enveloppes des crédits votés pour le renseignement, qui relèvent de la présidence.

El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a critiqué l’opportunisme de la majorité parlementaire. Il a plaidé pour un contrôle parlementaire élargi, incluant la gestion de l’ONAS, la traçabilité des revenus pétroliers et les fonds régionaux.

Encadrer plutôt que supprimer : la position des autorités

Le président Bassirou Diomaye Faye a justifié le maintien de ces fonds, expliquant qu’ils servaient au renseignement et à la solidarité. Il a estimé qu’une suppression pure et simple créerait un vide face à des urgences sociales. Ousmane Sonko, de son côté, a exclu la suppression tout en se disant favorable à un encadrement strict. En mai 2026, il a évoqué un montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.

La session extraordinaire ouverte le 10 août 2026 prévoit l’examen en urgence d’une proposition de loi sur les fonds secrets, ainsi qu’une modification de l’article 37 de la Constitution concernant la déclaration de patrimoine du président. Ce débat met en lumière la tension entre une pratique institutionnelle ancienne et les exigences de transparence portées par les nouvelles autorités depuis 2024.

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