Après plus de deux décennies à la tête du Togo, Faure Gnassingbé se heurte à une difficulté grandissante : comment conserver le pouvoir lorsque la confiance populaire ne suffit plus à assurer sa légitimité ?
Un parcours marqué par les contestations
Arrivé au pouvoir en 2005, le chef de l’État togolais a traversé plusieurs crises politiques, des élections fortement contestées et de vastes mobilisations de l’opposition. Au fil des années, les critiques n’ont pas uniquement porté sur les résultats des scrutins, mais aussi sur les conditions d’organisation du jeu politique. Pour ses détracteurs, la difficulté ne consiste plus seulement à savoir qui remporte les élections, mais à déterminer si les conditions permettent réellement une alternance.
Des transformations institutionnelles au cœur des critiques
C’est dans cette perspective que les différentes manœuvres institutionnelles doivent être analysées. Quand un système politique est régulièrement réaménagé autour de celui qui le dirige, chaque modification constitutionnelle ou institutionnelle finit par soulever la même interrogation : s’agit-il d’une réforme destinée à renforcer les institutions ou d’un moyen supplémentaire de préserver le pouvoir en place ?
La question est devenue plus sensible encore avec les transformations institutionnelles récentes. Le passage à un nouveau système politique, la redistribution des pouvoirs et la mise en place de nouvelles fonctions au sommet de l’État ont nourri les critiques de ceux qui y voient moins une rupture qu’une nouvelle manière d’organiser la continuité du régime.
Le point le plus controversé demeure précisément là : la conservation du pouvoir ne passe pas toujours par une élection remportée dans les urnes. Elle peut également passer par la maîtrise des institutions qui organisent l’exercice du pouvoir.
C’est ce qui explique les interrogations suscitées par l’absence de tenue des élections présidentielles selon le calendrier attendu et par la nouvelle architecture institutionnelle qui en a découlé. Pour ses opposants, le changement de mécanisme ne signifie pas nécessairement changement de pouvoir. Il pourrait au contraire permettre à Faure Gnassingbé de rester au centre du dispositif politique tout en modifiant la fonction par laquelle il exerce son influence.
La désignation de Jean-Lucien Savi de Tové à la présidence de la République a ainsi alimenté une autre controverse. Officiellement, il s’agit d’une nouvelle configuration institutionnelle. Mais pour les adversaires du régime, la véritable question est ailleurs : qui détient réellement le pouvoir et qui fixe les grandes orientations politiques du pays ?
C’est précisément cette interrogation qui nourrit l’accusation selon laquelle le président officiellement installé ne disposerait pas d’une autonomie politique suffisante face à Faure Gnassingbé. Ses détracteurs considèrent que le véritable centre de décision resterait entre les mains de l’ancien président, désormais président du Conseil, et que la nouvelle architecture institutionnelle aurait ainsi permis de préserver son influence sans passer directement par une nouvelle élection présidentielle.
Si cette lecture est contestée par le pouvoir, elle révèle néanmoins le malaise démocratique persistant : lorsqu’une réforme institutionnelle permet à un dirigeant déjà resté plus de deux décennies au sommet de l’État de demeurer l’acteur politique dominant, la question de la finalité réelle de cette réforme devient inévitable.
Une alternance toujours incertaine
Le problème dépasse donc la seule personne de Faure Gnassingbé. Il touche au fonctionnement même de l’État togolais. Une démocratie solide ne devrait pas être conçue autour de la capacité d’un individu à rester incontournable, mais autour d’institutions capables de fonctionner indépendamment des intérêts du pouvoir en place.
À cela s’ajoutent les accusations récurrentes de restrictions de l’espace politique, les tensions avec l’opposition, les contestations électorales et les critiques relatives à la gouvernance. Pris séparément, chacun de ces épisodes peut être interprété différemment. Mais lorsqu’ils sont replacés dans une perspective de vingt et un ans de pouvoir, ils dessinent, pour les opposants au régime, une même trajectoire : celle d’un système qui chercherait moins à préparer l’alternance qu’à organiser sa propre continuité.
C’est là que réside le véritable paradoxe du pouvoir de Faure Gnassingbé. Après autant d’années à la tête du pays, la question ne devrait plus être de savoir comment rester au pouvoir à travers de nouvelles configurations institutionnelles, mais comment convaincre durablement les Togolais que leur choix peut réellement modifier la direction du pays.
Car une démocratie ne se mesure pas uniquement au nombre d’institutions qu’elle possède ni aux textes qu’elle adopte. Elle se mesure surtout à la possibilité réelle de l’alternance, à l’indépendance des institutions et à la capacité des citoyens à sanctionner ou reconduire leurs dirigeants par leur vote.
Lorsque les mécanismes institutionnels deviennent suffisamment complexes pour que le pouvoir puisse changer de forme sans nécessairement changer de mains, la méfiance s’installe.
Et c’est précisément cette question que le pouvoir togolais ne pourra pas éternellement contourner : si Faure Gnassingbé est réellement convaincu de bénéficier de la confiance des Togolais, pourquoi tant de transformations semblent-elles nécessaires pour garantir la continuité de son influence politique ?
Au fond, le débat togolais n’est donc plus seulement celui d’un homme qui veut conserver le pouvoir. Il est celui d’un système politique confronté à une exigence simple : permettre enfin aux citoyens de déterminer librement, clairement et sans ambiguïté qui doit gouverner le pays.