Un basculement stratégique s’opère au Burkina Faso. Ce qui était présenté comme une lutte implacable contre l’extrémisme armé s’est transformé, en quelques mois, en une offensive d’une ampleur inédite contre le clergé musulman. Sous le gouvernement de transition du capitaine Ibrahim Traoré, la ligne de démarcation entre sécurité nationale et répression religieuse a volé en éclats. La communauté musulmane, pourtant majoritaire, se retrouve aujourd’hui dans le viseur d’une politique d’encadrement qui ne dit pas son nom. Depuis Ouagadougou, c’est une mise sous tutelle méthodique des figures et des institutions de l’islam burkinabè qui se déploie, à l’abri des discours officiels sur la protection du territoire.
Le tournant répressif : arrestations et mises au pas des imams
Le changement de braquet est brutal. Depuis plusieurs mois, la rhétorique sécuritaire sert de prétexte commode pour traquer les voix religieuses indépendantes. Des imams modérés, des prédicateurs écoutés et des responsables d’associations musulmanes sont interpellés de manière arbitraire, détenus au secret ou incorporés de force dans les rangs des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Leur seul crime : avoir émis des critiques sur les méthodes de la junte, posé des questions sur la gestion de la crise sécuritaire ou simplement rappelé l’importance des droits civiques.
Dans le même mouvement, les mosquées et les écoles coraniques des zones sous forte pression djihadiste subissent des contrôles drastiques, des fermetures administratives sans justification claire ou des accusations systématiques de collusion avec les groupes armés. En collant l’étiquette de « subversif » ou de « complice de l’ennemi » à tout discours religieux non aligné, le pouvoir installe un climat de peur au sein d’une communauté historiquement reconnue pour son rôle de médiation et de cohésion sociale.
Une fracture calculée au sommet de l’État
Cette politique du poing fermé poursuit un objectif limpide : neutraliser toute force sociale capable de structurer une contestation face au pouvoir militaire. En ciblant en priorité les réseaux et les figures de l’islam local, le régime de transition cherche à imposer une pensée unique et à verrouiller l’espace public.
L’engrenage dangereux d’une stigmatisation généralisée
Loin d’affaiblir les groupes djihadistes qui écument la région, cette offensive brutale contre la pratique religieuse risque de produire l’effet inverse. En stigmatisant la communauté musulmane, en brisant les relais coutumiers et spirituels et en privant les fidèles de figures de référence modérées, le pouvoir alimente un sentiment d’injustice et d’aliénation. En faisant de la religion un ennemi de l’intérieur sous couvert de souveraineté et de sécurité, Ibrahim Traoré prend le risque majeur d’atomiser le tissu social d’un pays déjà à bout de souffle.