Quel rôle la Russie joue-t-elle dans la sécurité du Mali et du Sahel ?
L’influence russe au Sahel, notamment au Mali, suscite désormais des interrogations après ses partenariats militaires controversés.
Quelques jours après des attaques d’envergure menées par des groupes armés contre des bases des Forces armées maliennes, le chef de la junte, Assimi Goita, a déclaré mardi que la situation était « sous contrôle ». Selon lui, des forces russes auraient apporté un soutien aérien pour empêcher les rebelles de s’emparer de positions clés, dont le palais présidentiel à Bamako.
Pourtant, le Mali reste plongé dans une instabilité chronique. Le gouvernement peine à reprendre le contrôle des villes et villages aux mains de groupes armés, notamment des combattants touaregs et des affiliés à Al-Qaïda, qui menacent de faire le siège de la capitale. Dans ce contexte, l’efficacité des partenariats militaires avec la Russie est aujourd’hui remise en cause.
Les attaques du week-end : un tournant pour les forces russes au Mali
Samedi, une offensive coordonnée d’une ampleur inédite a frappé plusieurs villes maliennes, dont Bamako. Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a trouvé la mort lors de ces assauts. Les insurgés ont notamment repris le contrôle de Kidal, une ville stratégique du nord, où des forces russes étaient déployées aux côtés de l’armée malienne.
Les analystes s’interrogent sur la réaction des forces russes après leur retrait de Kidal, officiellement décidé en accord avec Bamako. Le groupe Africa Corps, héritier du tristement célèbre Wagner, avait remplacé Wagner dans le pays après le départ des troupes françaises en 2022.
Selon les rapports, les mercenaires russes ont quitté la ville après des négociations impliquant notamment l’Algérie. Des soldats maliens ont été désarmés et capturés, mais les autorités n’ont pas révélé l’ampleur des pertes.
Un changement de stratégie militaire controversé
Depuis 2021, environ 2 000 combattants russes sont présents au Mali, initialement sous la bannière de Wagner. Après la mort de son fondateur, Yevgeny Prigozhin, en 2023, le groupe a été intégré à l’Africa Corps, placé sous l’autorité directe du ministère russe de la Défense.
Contrairement à Wagner, connu pour son agressivité et ses prises de risques, l’Africa Corps adopte une approche plus défensive. Cette stratégie a été vivement critiquée après les attaques de samedi, les forces russes ayant été perçues comme peu réactives face à l’avancée des insurgés.
Les trois camps – russes, maliens et groupes armés – sont par ailleurs accusés de cibler les civils, des accusations qui pourraient constituer des crimes de guerre selon plusieurs ONG.
Quelle réponse de la Russie et des autorités maliennes ?
L’Africa Corps a justifié son retrait de Kidal par une décision conjointe avec le gouvernement malien. Dans un communiqué publié sur Telegram, le groupe a affirmé avoir évacué les blessés et le matériel lourd avant de se replier, tout en continuant à soutenir les opérations militaires sur place.
Moscou a également affirmé avoir fourni un appui aérien aux troupes maliennes, permettant de limiter les assauts sur le palais présidentiel. Le ministère russe de la Défense a évoqué sans preuve des milliers de combattants entraînés par des mercenaires ukrainiens et européens.
Les autorités maliennes n’ont pas commenté ces déclarations. Un haut responsable cité par RFI a révélé qu’un gouverneur régional avait prévenu les mercenaires russes trois jours avant l’attaque, sans obtenir de réponse. Certains observateurs suggèrent que le retrait aurait pu être négocié à l’avance.
Quel impact sur l’influence russe au Sahel ?
Lorsque la France a commencé son retrait en 2021, la Russie s’est présentée comme un partenaire non colonial, offrant un soutien militaire aux pays du Sahel. Wagner, puis l’Africa Corps, ont été utilisés comme outils d’influence politique dans plusieurs pays africains, notamment en Centrafrique, en Libye et au Soudan.
Au Mali, la présence russe a joué un rôle clé dans la reprise de Kidal en 2023, un bastion touareg. Cependant, les récents événements – la perte de Kidal, la mort du ministre de la Défense et l’échec à empêcher l’avancée des insurgés – ont porté un coup dur à la crédibilité de Moscou dans la région.
Ulf Laessing, responsable du programme Afrique de l’Ouest à la Fondation Konrad-Adenauer à Bamako, résume la situation : « L’Africa Corps a perdu toute crédibilité. Ils n’ont pas résisté samedi et ont quitté Kidal, un symbole fort pour les Touaregs. Ils ont abandonné du matériel, une station de drones… Cela donne l’impression qu’ils ne se soucient pas du sort du Mali, ou qu’ils étaient tout simplement dépassés ».
Les forces restantes maliennes et les autorités civiles auraient quitté Kidal pour Gao, la plus grande ville du nord. Pendant ce temps, le groupe JNIM a annoncé un siège de Bamako, tandis que la Russie assure poursuivre ses opérations contre les insurgés.
Un avenir incertain pour les partenariats militaires russes
La capacité de la Russie à attirer de nouveaux partenaires au Sahel pourrait être durablement affectée. « La Russie aura du mal à convaincre d’autres pays de faire appel à l’Africa Corps après cet échec. C’est une atteinte à sa réputation », analyse Ulf Laessing.
Dans les pays voisins du Sahel, comme le Niger et le Burkina Faso, la présence russe est moins marquée et se limite souvent à un rôle de supervision. Entre 100 et 300 soldats russes sont déployés au Burkina Faso, et environ 100 au Niger.
Alors que Bamako continue de renforcer ses mesures de sécurité, la question reste entière : la Russie et l’Africa Corps peuvent-ils encore jouer un rôle décisif dans la stabilisation du Mali et du Sahel ?