Comprendre le pouvoir citoyen au Sénégal : entre héritages et défis contemporains
Le pouvoir citoyen au Sénégal s’affirme comme un pilier essentiel de la démocratie, notamment depuis l’alternance politique de mars 2024. Pourtant, son exercice reste confronté à des tensions structurelles entre aspirations démocratiques et héritages institutionnels parfois rigides. Cet article explore les fondements historiques, les crises actuelles et les pistes de refondation pour un citoyen sénégalais pleinement acteur de son destin politique.
Les racines du pouvoir citoyen : entre philosophie occidentale et traditions africaines
La notion de citoyenneté au Sénégal ne se limite pas à une importation des modèles européens. Elle s’ancre dans un dialogue fécond entre les apports de la philosophie politique contemporaine (Pierre Rosanvallon, Cynthia Fleury, Achille Mbembe) et les ressources éthiques et délibératives des sociétés ouest-africaines, notamment wolof. Cette hybridation révèle une citoyenneté à la fois juridique, participative et ancrée dans des vertus collectives comme le jom (sens de l’honneur), le kersa (pudeur et respect) ou la teranga (hospitalité).
L’analyse généalogique montre que la citoyenneté moderne, souvent réduite à l’électorat, trouve ses origines dans des formes bien plus anciennes. Les sociétés précoloniales comme les royaumes wolof ou les empires du Ghana et du Mali avaient développé des mécanismes de contrôle des gouvernants et de participation communautaire, illustrés par l’institution du jambur (assemblée des notables) ou la penc (arbre à palabre). Ces dispositifs, souvent folklorisés, offrent pourtant des matrices normatives pour une démocratie délibérative et inclusive.
La contribution essentielle de la philosophie politique
Pierre Rosanvallon, dans son concept de « contre-démocratie », souligne que la citoyenneté ne se réduit pas à l’acte électoral, mais inclut des pratiques de surveillance, d’empêchement et de jugement exercées par les citoyens. Cynthia Fleury, quant à elle, met en lumière la dimension psychique et éthique du citoyen, insistant sur l’individuation, le courage et la lutte contre le ressentiment comme conditions d’une démocratie vivante. Ces approches, combinées aux réflexions d’Achille Mbembe sur la postcolonialité ou de Souleymane Bachir Diagne sur l’universalité latérale, permettent de repenser le pouvoir citoyen au-delà des cadres institutionnels traditionnels.
Le pouvoir citoyen au Sénégal : une démocratie à l’épreuve des crises
L’année 2024 a marqué un tournant avec l’élection de Bassirou Diomaye Faye, porté par une dynamique de mobilisation civique sans précédent. Cette alternance a été saluée comme une victoire du « pouvoir citoyen », mais son institutionnalisation se heurte à des obstacles majeurs. Deux ans après, les défis persistent : entre défiance généralisée envers les élites, ressentiment socio-économique et reculs démocratiques, le risque d’un essoufflement de l’idéal civique est réel.
Les dialogues nationaux de 2024 et 2025, bien que novateurs dans leur approche inclusive, ont révélé des limites structurelles. La non-reconduction de la saisine directe de la Cour constitutionnelle par les citoyens, pourtant promise dans le Livre Programme 2024 de la coalition Diomaye Président, symbolise ce décalage entre les aspirations démocratiques et leur traduction concrète. Ce recul prive les Sénégalais d’un outil essentiel pour faire valoir leurs droits constitutionnels, renforçant un sentiment d’impuissance politique.
Les symptômes d’une démocratie en tension
Plusieurs indicateurs illustrent ces difficultés :
- Une contre-démocratie coûteuse : les mobilisations de 2021 à 2024, bien que victorieuses, ont laissé des traces avec des dizaines de morts et une polarisation extrême du débat public.
- Un ressentiment persistant : alimenté par le chômage des jeunes (20 à 30 % des actifs de moins de 35 ans), la précarité et la défiance envers les institutions, ce ressentiment menace de se cristalliser en cynisme politique.
- Une éthique civique érodée : les vertus traditionnelles comme le ngor (noblesse de caractère) ou le jom (courage) sont souvent reléguées au folklore, tandis que la « transhumance politique » ou la corruption ordinaire sapent la confiance dans les institutions.
Vers une refondation du pouvoir citoyen : sept leviers d’action
Pour dépasser ces blocages, une refondation du pouvoir citoyen au Sénégal passe par une articulation entre dispositifs juridiques modernes, héritages coutumiers et éthique collective. Voici sept propositions concrètes pour y parvenir :
1. Institutionnaliser la saisine citoyenne directe de la Cour constitutionnelle
Permettre aux citoyens de saisir directement la Cour constitutionnelle en cas de violation de leurs droits constitutionnels est un impératif démocratique. Cette mesure, déjà expérimentée avec succès en Afrique du Sud et au Bénin, renforcerait le rôle du citoyen comme acteur juridique permanent, et non plus seulement comme électeur ou manifestant.
2. Reconnaître juridiquement les espaces délibératifs traditionnels
Les institutions comme la penc (arbre à palabre), les assemblées de quartier (gokh) ou les mbootaay (associations de jeunes et de femmes) doivent être légalisées comme niveaux de consultation obligatoires pour certaines décisions locales (urbanisme, gestion des ressources naturelles, programmes sociaux). Cette reconnaissance, combinée à des moyens budgétaires et à une formation des élus locaux, pourrait revivifier la démocratie participative.
3. Refonder l’éducation civique sur les vertus partagées
L’éducation civique au Sénégal se limite trop souvent à l’apprentissage formel des institutions. Une refonte devrait intégrer explicitement les vertus civiques (jom, kersa, ngor, teranga) comme compétences essentielles pour la vie démocratique, en les associant à des penseurs comme Aristote, Tocqueville ou Senghor. Cela implique aussi de former les enseignants et de produire des outils pédagogiques adaptés.
4. Garantir l’indépendance et la saisine citoyenne des organes de contrôle
Les institutions comme la Cour des comptes, l’OFNAC ou l’Inspection générale d’État doivent bénéficier d’une autonomie statutaire et budgétaire, et être saisissables directement par les citoyens. Une plateforme numérique unifiée de signalement, avec des garanties pour les lanceurs d’alerte, pourrait renforcer la transparence et la lutte contre la corruption.
5. Encadrer les dialogues nationaux par une charte de procédure
Pour éviter que ces dialogues ne deviennent de simples opérations de communication, une charte publique devrait préciser les règles de sélection des participants (avec un quota de citoyens tirés au sort), les modalités de délibération, et l’obligation de motiver publiquement tout écart entre les recommandations et les textes adoptés. Cela permettrait de restaurer la crédibilité de ces processus.
6. Cultiver une politique du soin démocratique
Une politique de reconnaissance des victimes de violences politiques, des contributions des femmes à la démocratie ou des mémoires plurielles (esclavage, colonisation) est nécessaire pour transformer le ressentiment en énergie démocratique constructive. Une commission de réconciliation, inspirée des modèles sud-africains mais adaptée à la culture sénégalaise du jubbanti, pourrait y contribuer.
7. Redynamiser la décentralisation avec des budgets participatifs
La décentralisation doit être revitalisée par des outils concrets : budgets participatifs obligatoires pour une fraction des budgets communaux, audits citoyens annuels des comptes communaux, et assemblées générales communales publiques où l’exécutif local rend des comptes. Ces dispositifs, expérimentés ailleurs (Porto Alegre, Kerala), pourraient s’adapter à la culture délibérative sénégalaise.
Le Sénégal face à ses choix : entre espoirs et responsabilités
Le Sénégal se trouve à un moment charnière. L’alternance de 2024 a réactivé une espérance civique rare, mais les arbitrages politiques en cours détermineront si cette dynamique s’institutionnalisera ou s’étiolera. Les réformes constitutionnelles, la décentralisation, l’autonomie des organes de contrôle et la reconnaissance des vertus traditionnelles comme ressources démocratiques sont autant de tests pour la maturité politique du pays.
Comme le souligne Achille Mbembe, la citoyenneté postcoloniale ne doit ni copier servilement les modèles occidentaux ni se replier sur un passé mythifié. Elle exige une invention politique qui articule modernité juridique, délibération collective et éthique partagée. Le pouvoir citoyen sénégalais a les ressources pour relever ce défi : il reste à la société civile, aux intellectuels et aux décideurs de les mobiliser.
En définitive, le pouvoir citoyen au Sénégal n’est pas un donné, mais un produit historique fragile, qui se cultive ou se perd. Son avenir dépendra de la capacité des Sénégalais à faire vivre, dans leurs institutions et leurs pratiques quotidiennes, cette hybridation entre héritages et innovations, entre droits et vertus, entre vigilance et responsabilité.