Alors que la justice sud-africaine s’apprête à trancher le cas de Kémi Séba, figure médiatique du panafricanisme arrêtée en avril dernier pour une tentative d’entrée clandestine au Zimbabwe, l’écrivain ivoirien Venance Konan questionne la légitimité de cet activiste, star des réseaux sociaux (1,5 million d’abonnés), en tant que représentant authentique de l’idéal panafricaniste. Une réflexion qui invite à explorer les mutations de ce mouvement historique et ses interprétations contemporaines.
Kémi Séba et les paradoxes d’un activisme panafricaniste
Stellio Gilles Robert Capo Chichi, alias Kémi Séba, président de l’ONG « Urgences panafricanistes », est une personnalité controversée. Béninois de naissance et détenteur d’un passeport diplomatique nigérien, il est poursuivi au Bénin pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion » après avoir relayé une vidéo soutenant un coup d’État avorté en décembre dernier. Arrêté en Afrique du Sud avec son fils et un militant suprémaciste blanc sud-africain nostalgique de l’apartheid, il tentait probablement de rejoindre l’Europe après une escale au Zimbabwe.
Ce parcours soulève une interrogation majeure : Kémi Séba incarne-t-il vraiment les valeurs du panafricanisme traditionnel, ou n’est-il qu’un avatar moderne de ce mouvement, détourné de ses idéaux originels ? Son activisme anti-français, anti-franc CFA et ses positions antisémites, ayant conduit à la perte de sa nationalité française, contrastent fortement avec l’esprit de solidarité et d’unité prôné par le panafricanisme historique.
Des propagandistes des régimes autoritaires aux relais de Moscou
Kémi Séba, aux côtés de Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, forme le trio le plus médiatique du panafricanisme francophone. Ces voix, souvent en première ligne pour dénoncer la présence française en Afrique, se révèlent aussi comme les principaux relais de l’influence russe sur le continent. Leur combat, bien que présenté comme panafricaniste, consiste paradoxalement à combattre l’Occident en se plaçant sous la coupe de Moscou, tout en soutenant des juntes militaires au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger).
Cette stratégie interroge : peut-on parler de libération lorsque l’on échange une domination contre une autre ? Les exactions attribuées aux supplétifs russes dans ces pays, ainsi que les violations des droits humains perpétrées par les régimes soutenus, semblent éloigner ces militants des principes fondamentaux du panafricanisme, à savoir la dignité, l’autodétermination et la démocratie.
Racines historiques et dérives contemporaines
Né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels noirs américains et caribéens, le panafricanisme a inspiré des figures majeures comme Kwame Nkrumah au Ghana, Sékou Touré en Guinée ou Patrice Lumumba au Congo. Il fut un moteur essentiel des luttes anticoloniales et un outil d’unification des peuples africains et de la diaspora. En France, la Fédération des étudiants d’Afrique noire (FEANF), créée en 1950, a joué un rôle clé dans la mobilisation pour la décolonisation, malgré les répressions des autorités françaises et la précarité imposée aux étudiants africains.
L’indépendance du Ghana en 1957 et celle de la plupart des pays africains en 1960 furent perçues comme les fruits de cette mobilisation. La création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963 marqua une avancée symbolique vers l’unité du continent. Pourtant, après les indépendances, les micro-nationalismes et les divisions ont pris le dessus : sécessions (Érythrée, Soudan), tentatives de sécession (Biafra, Casamance), ou encore l’échec de la transformation de l’OUA en Union africaine (UA) sous l’impulsion de Mouammar Kadhafi en 2002. Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), lancé en 2001, est aujourd’hui largement oublié.
Panafricanisme de façade et réalités politiques
De nos jours, le panafricanisme est souvent invoqué comme une obligation rhétorique. Les dirigeants africains, comme Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire avec son Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), ou le parti au pouvoir au Sénégal, le PASTEF, se revendiquent panafricanistes. Pourtant, les pratiques politiques contrastent avec ces proclamations : chasse aux migrants africains (comme en Afrique du Sud), tensions entre pays (conflits au Sahel ou entre la CEDEAO et les juntes sahéliennes), ou encore alliances avec des régimes autoritaires.
Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, bien que très actifs sur les réseaux sociaux, incarnent une forme de panafricanisme opportuniste et frelaté. Tous trois, malgré leurs discours anti-occidentaux, font l’objet de sanctions ou de poursuites pour leurs liens avec Moscou ou leurs soutiens à des dictatures. Leur combat, présenté comme une lutte de libération, semble en réalité servir des intérêts étrangers et des régimes répressifs.
Vers une urgence panafricaniste ?
Face aux multiples crises qui secouent l’Afrique (guerres civiles, instabilité politique, ingérences étrangères), l’unité du continent apparaît plus que jamais comme une nécessité. Pourtant, les dérives actuelles du panafricanisme, marquées par le clientélisme, la complaisance envers les dictatures et les alliances stratégiques douteuses, risquent d’entraver cette quête d’émancipation.
Venance Konan conclut que, dans un monde dominé par des prédateurs, l’Afrique n’a d’autre choix que de se ressaisir et de renouer avec l’esprit originel du panafricanisme : solidarité, justice et autodétermination. Mais pour cela, il faudra dépasser les postures médiatiques et les calculs politiques pour embrasser une vision authentique et unificatrice.